samedi 25 juin 2016

Théorie du champ

1+1=3 pour les grandes valeurs de 1.
Étienne Klein
    Comment interagissent deux objets ? Qu'est-ce qu'un objet ? Comment peut-on comprendre la dynamique propre à des objets qui interagissent entre eux ? Peut-on généraliser la théorie du champ aux humains ?


    Alerte lapalissade : les interactions entre deux corps (vivants ou non, peu importe) se font via une interaction. Mais, cette interaction est elle-même un objet. Pour étudier un objet qui interagit avec un autre objet, il faut donc analyser non pas deux, mais trois objets. Pardonnez-moi, mais je trouve que ce résultat, si simple, est absolument spectaculaire. C'est depuis la théorie de la gravité de Newton que l'on parle de champ d'interaction - dans le cas de la gravitation, on parle bien sûr du champ de gravité. Mais il y a aussi le champ électromagnétique, les champ d'interactions forte et faible, le champ de Higgs, le champ de vitesse d'un fluide, ainsi que bien d'autres. Ce sont des espèces d'éthers, ou de "soupes" dans lesquelles les corps sont plongés en permanence, dans lesquels des ondes véhiculent des informations grâce à l'énergie ordonnée qu'elles transportent.

   Nous sommes obligés de repenser le concept ontologique de l'addition. Que signifie "1+1=2", et dans quelle mesure est-ce juste ? Cette affirmation mathématique n'a rien de simple, en fait en creusant un peu on découvre que c'est une façon d'exprimer un des postulats nécessaires pour construire l'ensemble des entiers naturels. Mais nous voudrions plus parler d'ontologie que de théorie mathématique. Analysons "1+1=2". D'un côté, nous avons une chose, de l'autre, quelque chose d'autre qui a priori est complètement différente. Entre les deux, nous mettons le signe "égal". Nous identifions les unités. Autrement dit, nous identifions les deux côtés, nous nions les différences qui peuvent exister entre deux unités distinctes. Ou au contraire, est-ce le concept de somme que nous mettons en avant ?
  Si je vous demande "apportez-moi deux stylos", vous savez ce que je vous demande de faire. Mais si je vous demande : "apportez-moi 2" ? Vous serez bien embarrassé. Nous découvrons ici que nous avons tous une intuition du nombre, nous l'utilisons tous les jours, mais nous avons du mal à le définir. Qu'est-ce que c'est, 2 ? Et l'unité ? Qu'est-ce que c'est que tout cela ? Et l'égalisation de ces deux rives, qu'est-ce que cela signifie ? Contrairement à une idée reçue dont les politiciens usent et abusent, un nombre, cela n'a rien de concret. Il faut déjà un haut degré d'abstraction pour approcher le concept d'unité, ou le concept de "deux" de façon générale. Cette avancée phénoménale de la pensée humaine mérite d'être méditée. Le nombre, cela consiste à donner le même nom à une infinité d'ensembles différents a priori. Qu'est-ce qui est commun entre deux yeux, deux humains, deux stylos ? "C'est le fait qu'il y en ait deux". Mais, qu'est-ce que deux ? C'est précisément ce lien qui existe de manière unique entre tous les ensembles qui contiennent deux éléments. Le nombre est un pont entre les objets.

    Lecteur non mathématicien, tu viens de te rendre compte que tu as enduré les mathématiques pendant toutes ces années d'école sans savoir de quoi tu parlais. Tes professeurs t'ont infligé l'apprentissage de toutes ces recettes automatiques de résolution d'exercices sans te présenter les objets que tu manipulais. Si tu as détesté et fui les mathématiques pour cette raison, c'est tout à ton honneur. Un cours de mathématique devrait commencer par une mise en perspective philosophique et historique du concept avant de le manipuler sans le comprendre.

    Mais si "1+1=2" est vrai dans un monde mathématique particulier, nous avons vu que ce n'était pas le cas dans un autre monde métaphysique. Considérons deux corps dans l'espace-temps. Lorsqu'un corps se meut, son mouvement affectera l'autre corps au bout d'un certain temps. L'information du mouvement du premier corps met un certain temps à atteindre le second corps, comme un jeu de dominos qui s'affectent les uns les autres de proche en proche pour transporter une information d'un objet à l'autre. Si nous divisons la distance des deux objets par le temps de propagation de l'information, nous voyons émerger la vitesse de propagation du signal. Un jour, un jeune moustachu a postulé que la vitesse de propagation du signal admettait un maximum absolu, le même quelque soit le système de référence dans lequel on mesurait la vitesse de propagation. Cette seule affirmation permet de décrire avec exactitude toute la théorie de l'espace-temps affine (vulgairement appelée "relativité restreinte" alors qu'il est question d'une théorie générale de l'espace-temps fondée sur le caractère absolu d'une vitesse... "relativité" est le pire nom que puisse porter cette si belle théorie.). En raison de la grande valeur numérique de ce maximum, nous avons l'impression que beaucoup de choses se font de manière instantanée mais l'expérience prouve que toute information ne peut se propager plus vite que ce maximum. La réalité, c'est que quand vous voyez votre main bouger, il y a un retard: vous la percevez telle qu'elle était il y a 1/300 000 000 seconde environ. Ce que vous voyez, ce n'est pas votre main d'ailleurs, ce sont les photons que celle-ci a émis jusqu'à vos yeux. Vous ne percevez donc pas l'objet que vous voyez de façon directe, mais uniquement via le champ d'interaction qui affecte vos sens. S'il n'y avait que vos mains et vos yeux sans le champ électromagnétique, vous ne pourriez pas voir vos mains.
    Vous vous rendez compte que sans l'intervention d'un objet supplémentaire entre deux objets, sans "1+1=3", il est impossible de comprendre bien des phénomènes. Toutes les interactions physiques peuvent êtres décrites comme des champs de l'espace-temps. La gravitation a un statut particulier mais n'échappe pas à cela. Il n'est donc pas du tout étonnant qu'il puisse y avoir des ondes de gravités tout comme il y a des ondes électromagnétiques. La "découverte" récente de LIGO n'est pas une découverte d'ondes. Il est plus juste de dire que toute vérification expérimentale de la relativité générale (la première, l'explication de l'avance du périhélie de Mercure, date de 1915) est déjà une vérification de l'existence des ondes gravitationnelles, puisque tout champ de gravité relativiste est déjà une onde qui propage de l'information à une vitesse finie dont le maximum est la vitesse de la lumière dans le vide. Quand on étudie par exemple le mouvement du système solaire en tenant compte de la relativité générale, il est crucial de tenir compte du fait que les corps ne modifient pas le champ de gravité de façon instantanée mais qu'il y a un retard dû à la propagation d'une onde. Le mouvement relativiste du système solaire - donc l'avance du périhélie de Mercure - constitue déjà la preuve que le champ de gravité se comporte comme une onde. La véritable découverte récente de LIGO tient plus dans l'observation directe de trous noirs (ce qui est effectivement spectaculaire) que dans la détection des ondes gravitationnelles. Toute théorie du champ relativiste est une théorie d'ondes.

     Il est évident que "1+1=3" est vrai pour deux humains dôtés d'un certain degré de raffinement intellectuel. Je devine déjà que beaucoup d'entre vous pensez précisément au contraire de ce que je pense : le couple amoureux. Au contraire, nous verrons dans un prochain article qu'il s'agit d'une horrible réduction du type 1+1=1...
     Pour fixer les idées, considérons deux philosophes qui débattent. Par philosophe j'entends personne qui désire connaître plus, et non chien enragé qui veut prouver qu'il a raison. Deux philosophes qui débattent peuvent certes se combattre sans aucun ménagement - s'ils sont esprits libres - mais il s'agit bien du combat respectueux, où l'on fait l'honneur à son ennemi de le considérer dans toute sa puissance et sa dangerosité. À la fin de l'affrontement philosophique, peu importe s'il y a ou non un vainqueur. Les deux philosophes en ressortent tous les deux plus forts, ils se sont instruits en écoutant l'autre, pendant cette bataille d'idée il y avait un véritable champ d'interaction terriblement dynamique formé de mots, de phrases, d'arguments, d'idées, qui en soi sont des objets. Il semblerait même que dans ce cas, un plus un donne beaucoup plus que trois... Aurait-on alors découvert que 1+1>>2 pour des esprits libres ?

    À présent imaginez un grand nombre de corps plongés dans un grand champ d'interactions. En sciences physique, on appelle cela "le problème à N corps". Ces corps ont des positions, des vitesses, des spins, des températures, des moments multipolaires, un caractère, une humeur, une température, une opinion politique, une croyance religieuse, et une infinité d'autres propriétés. La forme du champ d'interaction dépend de toutes les propriétés de tous les corps. Il est évident que comprendre la dynamique d'un tel système est effroyablement difficile. Le physicien n'étudie que des systèmes extrêmement simplifiés, il réduit la réalité à tel point qu'il est possible de la mathématiser. En dépit de cette fantastique réduction sa méthode de description est terriblement efficace... pour décrire les phénomènes qu'il avait l'ambition de décrire. Et rien de plus. Petit à petit, en affinant les méthodes mathématiques et numériques, il devient possible de décrire de plus en plus précisément la dynamique du système solaire, par exemple. D'autres esprits, plus ambitieux encore, essayèrent de décrire le fonctionnement des sociétés humaines comme objets physiques qui évoluent de façon déterministes, tout comme les planètes du système solaire. Pourquoi pas après tout ? Il est fâcheux qu'ils reçussent tant de pierres et de condamnations de la part de la grande église du libre-arbitre, celle-là même qui perpétue l'imposture morale sur laquelle se fonde tout le fonctionnement de la justice et l'immense majorité de la politique contemporaine. La science de la dynamique des sociétés humaines, la sociologie, se fait jeter des pierres sur le coin du nez dès qu'elle démontre scientifiquement des propriétés qui fâchent les grands prêtres du libre-arbitre. Pourtant, il s'agit simplement d'un divertissement scientifique : un problème à N corps très compliqué.
    Il est évident que l'étude de ce problème à N corps est bien plus complexe que l'étude de N objets indépendants. Il faut analyser un très grand nombre de champs dans lesquels évoluent les corps, quelle est l'interaction de ces corps avec ces champs, pour en dégager des structures, des constantes, des symétries, qui permettent de donner un sens à tout cela. D'ailleurs, quand le nombre de corps devient très grand, la notion de corps individuel disparaît au profit des champs. Tout est théorie des champs d'interactions, des champs de puissances, des champs financiers, langagiers, culturels et bien d'autres encore. Une fois que l'on connaît bien la dynamique du champ, il est possible de prédire l'évolution d'un corps plongé dans un tel champ si l'on suppose qu'un seul corps ne peut modifier que très peu la dynamique globale du champ dans lequel il évolue. Un peu comme si l'on plaçait une petite bille dans un torrent, celle-ci suivrait le courant sans modifier ce dernier. Remplacez la bille par une molécule d'eau, et au mouvement d'agitation thermique près, si vous connaissez le champ de vitesse du torrent avec exactitude, vous pouvez prédire avec la même exactitude la trajectoire de cette molécule à partir du moment où vous la placez dans l'eau.
    Le postulat du sociologue consiste à assimiler la société humaine à un flot d'eau, et les humains à ses molécules. Nous obtenons le résultat surprenant qu'étudier chaque individu humain est inutile pour prédire son évolution. Connaître les propriétés locales du champ social dans lequel évolue un individu suffit en principe à prédire avec exactitude son comportement futur.

    Vous voyez donc que pour un très grand nombre de corps, 1+1+1+...., N fois peut être égal à bien moins que N. Plus un pays est autoritaire, plus le résultat final de l'addition est faible. Dans le cas extrême de l'état totalitaire, la réduction est poussée jusqu'à l'unité. Mais il est indéniable que la démocratie contemporaine réduit aussi l'étude à un nombre fini de champs bien plus petit que N. Au final, l'addition est une opération bien plus compliquée que ce qui est enseigné à l'école. Dire que 1+1+... N fois est égal à N n'est pas toujours ce qu'il y a de plus pertinent selon la définition que l'on donne aux objets. Si un individu n'est plus un objet mais une partie d'un grand champ, il vaut moins qu'une unité. Selon la représentation et les ambitions intellectuelles que l'on se donne, le résultat de l'opération d'addition peut drastiquement changer.

    Mettons que notre but soit de maximiser ce résultat. Il ne semble pas stupide de parier que seules des sociétés à un petit nombre d'individus permettraient de promouvoir l'augmentation du résultat de la somme des individus plutôt que sa réduction.

dimanche 12 juin 2016

L'imposture des affects

    Les sentiments et les intuitions nous trompent en permanence. Pas en ce qu'ils existent - car ils existent bel est bien, les nier serait stupide - mais en ce que nous nous trompons toujours sur leur origine. Nul n'ose se faire généalogiste des affections qui nous submergent, et c'est compréhensible, car ce travail révèle presque toujours de terribles découvertes.

    Je ne parle même pas des stoïciens, ces bouffons qui niaient l'existence de leurs affections. Leur erreur est si triviale qu'elle ne mérite même pas de s'y attarder.

    L'erreur capitale des romantique est de croire que la sensation est la vérité de leur existence. Ils se croient libres car ils ont conscience de leurs volitions, leurs appétits et leurs actes, mais ignorent les causes qui les disposent à vouloir, à désirer, et à agir - et se gardent bien de les rechercher, tant ils tiennent à leur illusion de liberté et de puissance. Ils puisent leur croyance en leur liberté du néant de leur conscience crédule d'être le sujet qui pense, de leur illusion du choix, et se proclament ainsi les plus nihilistes du monde à leur insu. Certains bouffons ont même théorisé le concept jusqu'à affirmer que l'existence précède l'essence, et que l'humain disposerait d'une liberté absolue de choix, ce choix conditionnant son être... Pour ces bouffons que je ne nommerai pas mais que tous mes bons lecteurs ont immédiatement reconnus, les forces sociales, les forces des pulsions instinctives, les forces biologiques, les forces des automatismes, n'existeraient pas... Mais cette même bande de rigolos se contredit dans une horrible contorsion en affirmant juste après que les sentiments et les passions sont aussi notre définition, alors que l'évidence nous montre que nous ne les choisissions jamais, qu'elles s'imposent à nous dans une fulgurante spontanéité dévastatrice et déterministe.
    Pierre Bourdieu disait : "Étudiez le système universitaire dans lequel vous avez évolué, vous en apprendrez plus sur votre inconscient qu'en lisant Freud"...

    À tous les romantiques crépusculaires qui placent le sacro-saint ressenti comme fondement de la vérité, voici quelques exemples que je vous invite à méditer.

Intuition contre science
    Toute découverte scientifique est contre-intuitive. La science consiste à "expliquer le réel par l'impossible" (Alexandre Koyré, Études d’histoire de la pensée scientifique), autrement dit par ce qui échappe à notre intuition présente. Nous en donnons un exemple ici, et vous invitons à en méditer et peut-être en proposer d'autres dans les commentaires.
    "La Terre est ronde". Qu'est-ce qui différentie cette affirmation d'une croyance, après tout ? Savez-vous expliquer pourquoi la Terre est ronde ? Après tout, regardez le sol sous vos pieds : c'est plat. Tout est plat à perte de vue. Vous avez beau marcher, rouler, même voler, tout est indéfiniment plat. Quand j'étais très jeune, je croyais que l'Univers était un grand plat infini sur lequel il y avait des choses. Ce résultat, purement intuitif et induit de mes observations les plus directes, n'a rien de stupide. Il faut faire preuve d'un courage et d'une abstraction puissantes pour vaincre cette intuition fausse que la Terre est plate. D'ailleurs, même en étant convaincu abstraitement que la Terre est ronde, il est impossible de ne la percevoir pas plate au quotidien. Pourtant, en sachant comment la Terre est ronde, en sachant mesurer sa rondeur, nous pouvons expliquer que nous la percevons plate. 
    Nous découvrons ainsi que l'existence de ce sentiment de platitude découle de quelque chose de beaucoup plus profond, plus lointain, bien plus antérieur que la seule sensation.

La punition "légitime"
    La politique consiste précisément à créer une imposture morale pour rendre légitimes les actes de domination et de régulation de la violence. La notion de louange et de blâme, ces chimères inventées par les humains, ont une utilité fondamentale en politique - une politique sans mensonge est vouée à l'effondrement. Quand un criminel commet un délit, si les juges se faisaient psychologues généalogistes, ils trouveraient les causes qui ont déterminé le criminel à agir ainsi, ainsi que les causes de ces causes, et ainsi à l'infini, ce travail généalogique menant à l'étude de la société humaine toute entière à travers l'espace et le temps. Si les juges étaient honnêtes, ils trouveraient toujours des circonstances atténuantes. Qualifier un criminel de coupable, dire qu' "il avait le choix de ne pas commettre ce délit", quelle comédie burlesque ! Accuser le criminel directement, c'est accuser la vie elle-même, c'est accuser la nécessité des phénomènes. Savez-vous pourquoi les criminels sont punis et enfermés ? L'enfermement des criminels - parfois la peine de mort - ne sont des mesures prises que pour les écarter de la société afin de les empêcher de nuire. Pour que la plèbe accepte cela, la sacro-sainte justice crée une imposture morale qui rend le processus légitime. C'est en effet beaucoup plus simple que de mettre en place des mesures psychologiques et sociales de réinsertion afin de rendre le criminel apte à vivre avec dignité parmi ses semblables sans être un danger ou en danger... Cette imposture morale permet aux politiciens et aux juges de cacher leur fainéantise. Il est tellement plus facile de se mettre en colère contre un criminel et de le châtier que de chercher à comprendre les causes qui l'ont disposé à agir ainsi...
    Nous découvrons ainsi que l'existence de ce sentiment de punition légitime découle de quelque chose de beaucoup plus profond, plus lointain, bien plus antérieur que la seule sensation.

Le sentiment d'amour
    Ah, l'Amour avec un grand A, combien les romantiques grandiloquents en on fait leur muse dans des productions "artistiques" exubérantes du plus mauvais goût ! Comment cette valeur d'amour, utilisée avec machiavélisme et mépris par les dominateurs prêchant le christianisme, a fini par s'imposer comme valeur morale universelle parmi la quasi-totalité des humains ! Nous aimerions dire à quel point vous vous trompez, vous autres romantiques crépusculaires et aveugles. Cette sacralisation permanente de l'amour nous donne la nausée à nous autres, psychologues généalogistes.
    Commençons par le petit amour et donnons-en une définition froide et exhaustive : l'amour est un sentiment d'amitié superposé à un désir sexuel. Nous insistons : cette définition est exhaustive. D'où cela vient-il ? C'est simplement le vouloir-vivre du futur enfant qui s'exprime à travers les séductions, les dispositions sociales, l'acte sexuel, etc. Comme la nature est rusée, elle nous fait sécréter des hormones qui nous rendent heureux et niais, nous obligeant à être amoureux. Comme la reproduction est quelque chose de fondamentalement utile pour la survie d'une espèce à travers le temps, il n'est pas étonnant que les sociétés humaines eussent sacralisé ce phénomène dans des rites et cérémonies grandiloquentes kitschissimes. Et une fois de plus, l'imposture s'impose : nombre de gens affirment en se dupant eux-mêmes : "il y a quelque chose de plus que l'amitié et le désir sexuel, je suis incapable de l'expliquer, mais je le sens". Mes chers romantiques, Bourdieu vous rétorque : "Misère de l'homme sans dieu, disait Pascal. Misère de l'homme sans mission ni consécration sociale !" Vous avez l'impression d'être investis d'un sentiment sacré intrinsèque à votre identité, inconscient du matraquage culturel de l'amour que vous reçûtes dès votre plus jeune âge ! Inconscients amoureux romantiques que vous êtes ! Ce n'est rien d'autre que les automatismes d'amour que l'on vous a inculqués dans votre esprit qui explosent après avoir moisi dans votre inconscient, sans même que vous ne compreniez ce qui vous arrive, paresseux que vous êtes à ne pas en chercher les causes ! Cessez donc de dire que ce sentiment est sincère, naturel, et pire que tout, vrai et sacré. Quand comprendrez-vous enfin que chacune de vos actions amoureuse est prévisible avec une exactitude troublante dictée par la structure occidentale canonique du couple ? Quand comprendrez-vous enfin que la notion même de couple n'est pas universelle ? Nous en reparlerons plus tard... Découvrez enfin combien nombre de choses grotesques et exhubérantes n'ont pour origine que l'instinct de procréation...

    Sur le grand amour du christianisme... Le grand amour du prochain, prétendu salut de notre âme et de l'humanité... Sur le prétendu non-égoïsme... Et la reconnaissance que l'aidé a à votre égard ? Nieriez-vous que cela vous importe ? Et l'auto-reconnaissance ? Comme si aider autrui ne nous procurait pas un sentiment égoïste d'auto-satisfaction et d'auto-suffisance prétentieuse ! Comme si l'altruisme ne nourrissait pas votre vanité et ne flattait pas votre égo ! Ce prétendu oubli de l'égo est un masque avec lequel vous vous dupez vous-mêmes pour atteindre la "béatitude", le "bonheur"... Ces symptômes de dégénérescence, la maladie du "bonheur", ne font que marquer l'atrophie du vouloir, l'amollissement de la volonté de puissance, l'atrophie de tout ce qui rend l'humain magnifique, l'interdiction du surpassement de soi-même. L'altruisme et l'amour purs sont ce qui nous dégoûtent le plus, nous autres psychologues. La charité pure est la guimauve nauséabonde la plus repoussante qui soit. Rendre la vie d'autrui dépendante de votre propre charité à son égard, mais quelle vanité exécrable ! Ne voyez-vous pas, mes chers romantiques crépusculaires, sourdre de votre égoïste volonté de puissance le désir de domination des faibles dans l'acte de charité pure ? Donner perpétuellement du pain aux affamés au lieu d'organiser des structures pour leur enseigner l'art de la boulangerie et de l'agriculture, mais quel acte de petite domination effroyable ! Quelle auto-suffisance odieuse ! Vous voyez, nous sommes conduits à découvrir que les sentiments les pires se cachent derrière l'Amour au sens du christianisme, valeur qui pullule encore beaucoup trop et ce dans une majorité écrasante chez nos chers européens.
    Comprenez, vous autres romantiques crépusculaires, comprenez une bonne fois pour toute que l'amour est une propriété émergente de l'humain, et non fondamentale. Comprendrez-vous enfin que votre autosuffisance dans l'amour pur est bien plus mauvaise et vicieuse qu'une bonne haine énoncée clairement ? Cesserez-vous enfin d' "aimer et donner sans compter", cesserez-vous enfin votre dégoûtant altruisme pur ?
    Afin d'enfoncer le clou en un ultime coup de marteau, nous nous permettons d'invoquer le père de la psychologie généalogiste pour expliquer ce sentiment de prétendu "oubli de soi dans l'amour".
On oublie bien des choses de son passé et on les chasse intentionnellement de son esprit : c'est-à-dire que notre image, dont le rayonnement nous éclaire du fond du passé, nous voulons qu'elle nous abuse, flatte notre suffisance, - nous œuvrons continuellement à cette illusion sur nous-mêmes. Et maintenant vous croyez, vous qui faites tant de discours et tant d'éloge de "l'oubli de soi dans l'amour", de "l'absorption du Moi dans une autre personne", que ce serait là quelque chose d'essentiellement différent ? Donc, on brise le miroir, on s'imagine entré dans une personne que l'on admire, on jouit alors de cette nouvelle image de soi, tout en lui donnant le nom de l'autre personne, - et vous prétendez que ce phénomène n'est pas illusion sur soi-même, n'est pas égoïsme, ô gens bizarres que vous êtes ! - Je pense que ceux qui se dissimulent à eux-mêmes et ceux qui se dissimulent ainsi tout entiers se valent en ce qu'ils commettent un larcin dans le trésor de la connaissance : on en déduit contre quel délit nous met en garde le précepte "connais-toi toi-même".
Nietzsche, Humain, trop humain.
    Nous découvrons ainsi que l'existence de ce sentiment d'amour découle de quelque chose de beaucoup plus profond, plus lointain, bien plus antérieur que la seule sensation. 

    La différence qui existe entre le généalogiste des sentiments et vous autres romantiques crépusculaires est la même qui existe entre les animaux pourvus de vision et les autres. Les généalogistes qui mettent les sentiments dans une perspective abstraite tenant compte de l'inertie sociale des affections peuvent voir les obstacles de loin, peuvent découvrir le vice caché sous l'apparence du bien, alors que vous autres, semblables à des vers parasites, êtes soumis à subir directement vos affections, tels de vulgaires chiens reniflant en permanence et submergés par un flux perpétuel de sensations. Vous croyez sentir plus de choses, en vérité vous êtes si submergés par vos affections et vous vous refusez tant à les comprendre que vous ne percevez pas même un millième de ce à quoi accèdent les psychologues généalogistes.

    En vérité, nous sentons autant de choses que vous autres. Mais ces sensations, nous avons la capacité supérieure de les méditer, puis de les trivialiser pour n'être plus aveuglés par elles et ainsi accéder à des sensations inconnues totalement hors de la portée de votre absence de vision de vers de terre. 
Que faire ensuite de ces nouvelles sensations ?...

mardi 31 mai 2016

Le sens inversé


Chaque mot est un préjugé. Chaque décision d'en prononcer un sous-entend tous ceux que l'on a choisis de dissimuler, surtout leurs opposés.

Aux partisans du dire "je t'aime".
Qui prononce "je t'aime" compense et tente de dissimuler son incapacité à communiquer son amour, voire son absence d'amour tout court, y compris à lui-même.
Qui prononce trop de gentillesses compense précisément son incapacité à être gentil et tente de dissimuler sa trop grande méchanceté, y compris à lui-même.

Sur la politesse.
"Bonjour", "bonne nuit", "merci", "comment allez-vous", et bien sûr "je t'aime", voilà autant de masques qui dissimulent la bestialité, la puissance, la volonté de persévérer dans son être, bref, en un mot, l'égoïsme, origine de toute action animale comme humaine. L'utilisation de la politesse montre une immense méfiance entre ceux qui l'utilisent. Il est fâcheux que les mots égoïsme et vanité, véritables clefs du comportement humain en particulier, aient subi une censure morale si violente, et portent une connotation si terrible. La politesse prétend respecter l'humain, en vérité elle le nie et écrase ce qu'il a de plus beau : sa puissance d'exister. Mais, entre esprits libres, nous exigeons de ne nous montrer aucun ménagement, aucune retenue - aucune politesse. C'est bien parce que, nous autres esprits libres, sommes intrinsèquements supérieurs moralement que nous pouvons nous passer de la politesse.


De la modestie du vaniteux
A-t-on déjà rencontré plus humble qu'un vaniteux ? Qui exhibe sa puissance boit la reconnaissance dans les mains de son public et en fait dépendre sa propre survie ! Le vaniteux est prêt à dévorer tous les mensonges qu'il se donne à lui-même, il mange la louange dans les mains de son public, pourvu qu'on donne de la matière, du répondant, une preuve de son existence, fût-t-elle mensongère ! La louange est mensongère par nature, puisqu'elle suppose la nécessité d'énoncer un talent, celui-ci n'étant pas assez fort pour se manifester de lui-même. Les divers masques du vaniteux montrent de l'assurance, de la pleine puissance, mais derrière, tout au fond de lui-même, un minuscule être misérable et triste demande : "que suis-je ?"

Sur le corps
Les philosophes vitalistes parlent ainsi : "aime ton corps". Cette invitation, si évidente, si triviale, sous-entend toute l'horreur que l'humain a fait par le passé avec les corps des représentants de son espèce, que ce soit physiquement ou philosophiquement. Platon fut le père de la détestation du corps, conséquence du dualisme. Le christianisme n'en fut qu'un héritier médiocre et populaire - populaire car médiocre.

Sur l'affect
Qui nie ses affections émotionnelles en possède d'ordinaire des formes si puissantes et expressives qu'il ferme instinctivement les yeux sur elles pour n'avoir pas à en souffrir. A contrario, qui exhibe ses émotions de façon vaniteuse et s'autoproclame hypersensible tente de dissimuler et de compenser son manque de sensibilité aux choses plus fines que son hyperréaction aux choses triviales lui cache.

À qui nie sa vanité.
Qui nie sa propre vanité en possède d'ordinaire une forme si brutale qu'il ferme instinctivement les yeux sur elle pour n'avoir pas à se mépriser. (Nietzsche, Humain, trop humain)

L'homme de la connaissance ne doit pas seulement pouvoir aimer ses ennemis, il doit aussi apprendre à haïr ses amis. (Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra)

mercredi 11 mai 2016

Le génie du merle, ou ce que créer veut dire

On est conduit à des découvertes essentielles du moment que l'on sait voir dans l'artiste un imposteur.
F. Nietzsche, Humain, trop humain.
Les corps vivants perçoivent et se représentent le monde. Les êtres passent leur vie à se copier entre eux. Le plagiat est omniprésent dans tout ce que certains nomment création originale. Les corps sont totalement déterminés à agir par leur histoire biologique et sociale - autrement dit biologique à grande échelle. Les choses des artistes n'émergent pas du néant de leur nom, aussi fiers soient-ils lorsqu'ils signent leurs oeuvres, et quelque soit le crédit que l'on leur accorde.

L'originalité et la créativité, sont des masques qui occultent une causalité évidente et la rendent difficile à déchiffrer. Les artistes qui revendiquent leurs oeuvres sont donc des imposteurs, mais leurs oeuvres sont les plus belles et les plus admirables des impostures, et le sont d'autant plus qu'il est difficile de le remarquer - mais elles n'en sont pas moins. Mais alors, comment se fait-il que nous soyions dupes ? Pourquoi disons-nous que les artistes sont originaux alors qu'ils ne le sont pas ?

Le phénomène de pourriture psychique.

Le corps qui perçoit intériorise le monde dans une représentation. Ce qui est perçu vieillit peu à peu, puis entre dans une putréfaction psychique aussi puissante qu'inconsciente qui s'accumule ; le corps ne pense pas à cette putréfaction nauséabonde : c'est précisément parce qu'il oublie ces éléments perçus dans un grenier que ceux-ci peuvent pourrir. Mais un jour, ces éléments psychiques moisis deviennent si vieux et entrent dans un état de fermentation si avancée qu'ils explosent spontanément, et si fort, qu'ils en affectent la conscience ; le corps pense alors : "j'ai une idée !". Ce phénomène explosif est si puissant et chaotique qu'il est presque impossible d'en expliquer précisément la généalogie, d'où l'imposture et l'illusion d'originalité. Le résultat final de tout ceci nous apparaît comme une énigme mystérieuse magnifique. Les esprits les plus fragiles - souvent les artistes eux-mêmes, paradoxalement - diront que "cela ne s'explique pas et ne doit pas s'expliquer", alors que les plus ambitieux relèveront le défi d'établir la généalogie de cette explosion.

Il est faux de dire que je est le sujet de pense, ou que c'est je qui a une idée. Il est faux de dire que l'artiste est responsable de son oeuvre. Une pensée ne me vient pas quand je veux, au contraire, elle jaillit dans la conscience quand la moisissure inconsciente explose d'elle-même. De même, je ne possède pas une idée, elle n'est que l'émergence d'une accumulation de perceptions extérieures qui ont pourri. La pensée créatrice, réflexive ou non, n'est pas l'affaire de je.

La créativité, par définition, est donc explosive. Lorsqu'un compositeur écrit, il a déjà l'air en tête avant même d'avoir écrit la moindre note sur ses portées, au risque d'écrire quelque chose d'extrêmement laborieux, lourd, mort, et surtout de créer un mensonge pas assez subtil pour dissimuler son plagiat. Le long travail de composition d'une oeuvre musicale qui suit l'idée explosive n'est qu'ajustements, corrections, conformisation des pulsions aux règles sociales du moment, afin de rendre l'explosion de pourriture intelligible. Mais cette étape est d'importance moindre.

L'essence de l'art peut être réduite à un mot : fulgurance. Si l'on se met devant une feuille et que l'on pense "qu'est-ce que je vais dessiner aujourd'hui ?", il est déjà trop tard, votre dessin ne deviendra au mieux qu'un bon travail académique quelconque. La création jaillit spontanément sans que je ne le décide. Les créations les plus puissantes sont l'expression directe des pulsions de volonté de puissance des êtres psychiquement puissants.

Les artistes géniaux ne travaillent pas sous contrainte extérieure, leur conscience est sans cesse envahie des jaillissements explosifs des moisissures accumulées dans leur inconscient, et ils éprouvent un besoin insatiable de les extérioriser.

L'exemple le plus évident de la création fulgurante est l'art de l'improvisation musicale. L'artiste ne réfléchit pas : il fait. Il entre dans une transe puis, sans aucun délais, il donne immédiatement forme aux jaillissements de pourriture accumulée via des abstractions sonores. Le merle, improvisateur de génie, ne pense pas son chant : il chante, inlassablement. Les merles ont la chance de ne pas avoir de conscience réflexive qui limite leurs improvisations. Allez donc les écouter et prenez en de la graine, ils chantent beaucoup en ce moment.
 Pourtant, certains musiciens humains surpuissants parviennent à entrer en véritable transe lorsqu'ils improvisent, tendant un fil entre ce qui est animal et ce qui est humain.



samedi 7 mai 2016

Vautour contemplant les vallées

Tiens, et si j'allais voler au dessus des villages ? Mangeons un peu de cadavre pourri que je conserve dans ce vieux coin, et allons-y.

Flap. Flap. Deux coups d'ailes dans des courants ascendants, trois vallées englouties, et mon oeil perçant scrute des bipèdes sans ailes dans un village.

Aujourd'hui, je les observe faire la queue autour d'un bâtiment où je lis "mairie". Drôle de mot, en tout cas il n'existe pas en Vautour.

Flap. Flap. Ma trajectoire épouse les formes du vent pour mieux me déplacer. Deux coups d'ailes dans les courants ascendants, trois vallées englouties, et mon oeil peut scruter un village plus grand encore.

À présent, j'observe encore ces bipèdes lourds faire la queue dans des bâtiments nommés tantôt "école", mais il y a aussi une "mairie". Drôles de choses. Je vole plus bas pour écouter ce qu'ils racontent. Je me pose sur les toits d'une église aux côtés d'une gargouille dont l'allure m'est semblable. J'écoute. Dans toutes les conversations, j'entends quelques noms. "Le Pen", "Hollande", "Sarkozy", ou un truc du genre. Sans doute d'autres mots humains. Tiens ? "Chef d'état". Je ne comprends pas ce que signifie "état". Mais, chef, ça m'évoque vaguement quelque chose. Allons voir ailleurs.

Flap. Flap. Le vent est bon aujourd'hui. Deux coups d'ailes, une plaine engloutie, et me voilà en ville. C'est assez nauséabond ici. La fragrance naturelle des cadavres moisis me manque. Mais ces bipèdes lourds m'intriguent tellement que je fais abstraction des odeurs mauvaises.

Oh ? Encore des gens s'agglomérant autour de mairies et écoles. Et encore ces mêmes mots. Les gens discutent de choses absolument incompréhensibles, j'ai entendu "économie", mais j'ai beau écouter, je n'y comprends strictement rien. Je vole encore un peu. Les bipèdes sans ailes semblent parler d'être gouvernés. Être gouverné, c'est un peu comme subir ce que fait le chef. Pourquoi font-ils cela ?

Flap. Flap. Deux coups d'ailes dans les courants ascendants créés par la chaleur de la ville, trois quartiers engloutis. Je scrute toujours.

Mais, que fait cet individu ? Il donne de la nourriture à un autre en échange d'un bout de papier ? Mais tu es bête ou quoi ? Garde-la pour toi cette nourriture ! Que vas-tu faire avec ce papier moche brillant dégueulasse ? Ce n'est pas comestible ! Attendez. Je scrute. Ah. En fait il a bien trop de nourriture pour lui seul. Quel étrange procédé. Créer trop de nourriture pour gagner des bouts de papiers en échange. Et ces autres humains ne chassent même pas, mais essayent de gagner des bouts de papier en faisant des trucs bizarres pour ensuite les échanger contre des repas. Donc, quiconque est incapable de créer de la nourriture voit son existence soumise à qui peut décider ou non lui donner ces morceaux de papiers. Mais. Qui serait assez stupide pour cesser de chasser et se soumettre aux lois arbitraires de ces machins rectangulaires ?

Flap. Flap. Deux coups d'ailes, trois quartiers engloutis. Je scrute encore un peu, pour voir.

Les gens discutent beaucoup de ces bouts de papiers qui dirigent leurs vies. Et le chef qu'ils choisiraient aurait en fait plus ou moins le pouvoir de décider comment sont distribués ces bouts de papier, qui peut en avoir plus que les autres, et plein d'autres choses que j'ai du mal à comprendre. Il est remarquable qu'autant d'humains se mettent d'accord pour être conditionnés par les décisions d'un seul d'entre eux. Ce système très autoritaire où un seul humain dirige la vie de tous les autres, ils le nomment "démocratie". Tiens, en fait on parle d'une équipe de dirigeants, "gouvernement" ça s'appelle. Bah. Cela ne change pas grand chose, au final si je comprends bien, une poignée d'individus décident de la vie de millions d'autres. Il faudrait vraiment être stupide pour accepter ça !

Flap. Flap. En deux coups d'ailes, je quitte la ville. Les bipèdes sans ailes y font des choses incensées qui m'effraient, et je ne supporte plus l'odeur.

Si les humains avaient des ailes, ils pourraient fuir ces folies.
Si les humains avaient des ailes, ils pourraient diriger eux-mêmes leurs trajectoires sur de longues distances sans que seuls quelques uns d'entre eux choisissent tout à leur place.
Si les humains avaient des ailes, ils pourraient voler assez haut, assez loin, assez longtemps, pour manger le plaisir de la solitude aérienne, sans se préoccuper des problèmes collectifs moraux afin de contempler des horizons plus lointains.
Si les humains avaient des ailes, ils pourraient chasser plus facilement leur nourriture, et n'auraient plus besoin de se soumettre à ces papiers moches bizarres.
Si les humains avaient des ailes, ils n'auraient plus besoin les uns des autres, et cesseraient de penser que ce qui est bon pour l'un d'entre eux l'est pour tous les autres et sous ce prétexte, cesseraient de l'imposer à un grand nombre.
Si les humains avaient des ailes, ils n'auraient plus besoin de politique.

Flap. Flap. Me revoilà dans mes montagnes. Je fais de grands cercles dans les courants ascendants pour élargir mon champ de vision.

La nature est clémente aujourd'hui. Un randonneur imprudent est tombé de cette falaise il y a quelques jours, juste assez pour pourrir un peu. Je me rapproche. Oooooh chic chic chic, cela fait plutôt quelques semaines en fait. Douce fragrance de pourriture humaine, cela me manquait. Ta chute ne sera pas vaine, digne voyageur dans la montagne. Ta chair pourrie me sustentera et me donnera plus de puissance pour voler plus haut et plus loin. Ce qui est mort nourrit ce qui est vivant.

Flap. Flap. Me voilà à nouveau dans ma tannière. 

vendredi 6 mai 2016

De l'oiseau chantant dans l'arbre

"J'ai envie de baiser ! J'ai envie de baiser ! J'ai envie de baiser ! J'ai envie de baiser ! J'ai envie de baiser ! J'ai envie de baiser ! J'ai envie de baiser ! J'ai envie de baiser ! J'ai envie de baiser !"

Voilà la traduction du concert de séduction musicale qu'offrent nos chers volatiles dans les forêts printannières. À moins que les plumés n'aient un sens de l'esthétique ? Certains chantent inlassablement des heures d'affilée ; voilà qui semble bien compliqué pour annoncer la simple reproduction, presque triviale. Et nous autres, bipèdes sans ailes ? À quoi riment nos chants et musiques ?

"J'ai envie de baiser ! Piou piou piou !"

L'art inutile n'existe pas, tout comme la chose inutile n'existe pas. Certains artistes prétentieux aiment mépriser ce qui est utile et concret, et se vantent de "faire des choses inutiles". Mais alors, mon cher artiste, que se passe-t-il lorsque l'on supprime l'art d'une société ? S'il était aussi inutile que tu le prétendais, les choses ne seraient alors pas si mal que ça sans art, n'est-ce pas.

"J'ai envie de baiser ! Tchiip piou piou"

Nous autres bipèdes terrestres, inventons des imaginaires (que ce soit dans la musique ou n'importe quel art) parce dans le monde réel, il faut bien l'admettre, on se fait sacrément chier. Depuis que nous avons troqué notre volonté de puissance contre une sécurité et un conformisme social et qu'il suffit de faire du rien pour survivre, les fictions ne servent non plus à nous entraîner ludiquement à faire face aux futurs dangers du monde, mais à nous réfugier de l'ennui permanent de la réalité. L'évolution génétique étant bien plus lente que l'évolution sociale, nous sommes des guerriers sanguinaires frustrés pour toujours.

"Pioupioupiou ! Je veux niquer !"

J'ai déjà observé et écouté certains de ces volatiles chanter inlassablement,  sautillant gaiment sur leurs petites branchettes, torsionnant leur cou pour moduler le son et créer une mélodie extrêmement complexe dont les règles harmoniques n'ont rien à voir avec notre musique usuelle. Pourquoi se fatigueraient-ils à produire une telle musique juste pour baiser ? Si l'on empêchait un de ces oiseaux de chanter, qu'en adviendrait-il ? Pourquoi les oiseaux pipotent-ils avec autant d'ardeur ?

"J'ai envie de niquer ! Thiiiiiip !"

Et les bipèdes sans ailes, alors ? Pourquoi autant de bordel autour de la triviale reproduction ? Comment ce simple acte a-t-il pu devenir la mission sacrée des individus, leur accomplissement ultime autour duquel tant de symboles grotesques s'accrochent comme autant de guirlandes moches pendant la période de Noël ? Quelle est la généalogie de la reproduction des humains et ses dérivés aussi foireux que douteux ?

"Thiiiiptchip piou piou. Je veux baiser !"

Naissance.

Douce écriture.

Bientôt, vous trouverez ici plein de conneries philosophico-poético-machin-qui-finit-en-ique.