dimanche 22 juillet 2018

Liberté égale libération

Les Orientaux savaient qu'un seul est libre. Les Grecs surent que quelques uns sont libres. Les modernes savent que tous sont libres.
Hegel

1- En finir avec la critique
 
    Renoncer au postulat du libre arbitre formulé dans toute sa médiocrité philosophique d'un idéalisme honteux très largement revendiqué par l’intelligentsia bourgeoise n'implique pas de renoncer à la liberté comme concept. L'hypocrisie de la bourgeoisie n'admet aucune limite lorsqu'il s'agit de masquer le lourd carcan des classes sociales et la violence du capital, derrière une caution morale de libre arbitre et de responsabilité individuelle. Nous en avons maintes fois effectué la démonstration, nous autres philosophes, sociologues, et économistes, bref, nous autres dialecticiens et matérialistes. Ajoutons pour en finir avec la critique du libre arbitre, que tout matérialiste qui se respecte ne peut admettre l'existence d'une conscience individuelle libre qui pourrait, telle un empire dans un empire, prendre des décisions indépendantes du monde matériel mais pouvant - par un saut-périlleux arrière logique - influer sur lui.

    De là, nos contradicteurs nous répondent souvent que le renoncement au libre arbitre est un pessimisme. Que, sans liberté de conscience individuelle, à quoi bon agir si l'individu est nié ? À quoi bon quoi que ce soit puisque tout est déjà déterminé à  l'avance ? Nous avons déjà nié ces affirmations sous-entendues par ces questions rhétoriques. Ajoutons que, comme l'écrivait l'un de ses fondateurs, Marx, le matérialisme historique et dialectique est une philosophie révolutionnaire. Par sa méthode, elle dévoile les contradictions de l'ordre établi, et en extrapolant ces contradictions, elle expose comment leur mouvement peut les surmonter elles-mêmes, comment la dynamique grandissante et houleuse de ces contradictions peut s'auto-résoudre en subvertissant l'ordre établi, le remplaçant par un ordre nouveau qui nie l'ancien, et qui, en s'établissant positivement, nie la négation. Marx a montré les contradictions de fond du capitalisme et en a ébauché l'émancipation réelle et empirique déjà à l’œuvre,  le communisme, fils haï et parricide du capitalisme. Il n'est alors guère étonnant de voir l’intelligentsia bourgeoise, aliénée jusqu'à l'os par l'idéologie dominante capitaliste dont le fondement philosophique principal est le postulat d'existence du libre arbitre, rétorquer aux matérialistes que l'abandon du libre arbitre est un pessimisme. C'est une réponse de classe. Nous autres révolutionnaires, leur répondons : oui, l'abandon du libre arbitre est une mauvaise nouvelle pour la classe réactionnaire qu'est la bourgeoisie, il est logique que vous la perceviez comme un pessimisme. Mais, l'abandon du libre arbitre, remplacé et subverti par le matérialisme dialectique, constitue dans son développement et son mouvement une force capable de pétrir et former toute la classe révolutionnaire d'un optimisme intarissable et d'une joie profonde et authentique, car révolutionnaire.

2- Le sens de l'histoire : la liberté

    Quelle est la cause première de l'action politique ? Quel est le sens général de l'histoire dans son développement ? Quel est le but de l'histoire ? L'émancipation collective. Un mouvement tendanciel vers la liberté. En admettant que la lutte des classes soit le cœur de l'histoire, ce moteur mettant en mouvement cyclique les objets en présence, la liberté en est l’œil perçant capable de donner la direction générale du mouvement dont la force motrice est la lutte des classes. La liberté est le principe conceptuel de l'histoire de l'humanité.

    Il s'agit d'un lent processus de libération des humains de l'empire de la nécessité. Cette libération s'opère d'abord par l'intellection de cette nécessité, donc à partir de celle-ci, jusqu'à ce que cette nécessité se transforme en son contraire et devienne liberté. En effet, au fur et à mesure que se développent les forces productives, les civilisations mettent au point des outils de plus en plus sophistiqués. La compréhension des phénomènes naturels - l'intellection de la nécessité - implique le développement de techniques qui permettent aux humains de dominer la nature plutôt que de se faire dominer par elle. La liberté dont nous parlons n'est pas cette bizarrerie des intellectuels bourgeois qui imaginent une liberté idéaliste totalement abstraite de la nécessité matérielle (le libre arbitre). La liberté dont nous parlons est concrète car elle se construit au sein même de la nécessité matérielle sans la nier. L'intellection de la nécessité a libéré les humains de la nature sur eux. Alors, la liberté n'est plus seulement l'intellection de la nécessité, elle en devient la vérité et le principe même à la base de son mouvement.

    Cette libération matérielle ouvre de nouvelles possibilités. Des degrés de liberté sont relâchés. Alors qu'à l'aube de l'humanité, seule la nécessité matérielle et la survie pure guidaient les embryons de civilisation (à quelques rares moments de spiritualité près), grâce au développement d'une rationalisation des techniques de survie - agriculture, élevage, architecture, stockage -, les humains purent dégager du temps pour que quelques uns d'entre eux se demandassent : "que puis-je savoir ?" et surtout "que dois-je faire ?". Les deux questions fondamentales de la philosophie naquirent dans une civilisation où quelques uns étaient libres - les deux dixièmes de citoyens Grecs. Se poser ces questions suppose une liberté pratique. Alors que chez les Orientaux Antiques, seul le Pharaon (ou l'Empereur d'Extrême Orient), était libre, et sa liberté reposait sur la servilité matériellement nécessaire de tous les autres, ce qui garantissait la stabilité politique et la vie de ces civilisations. Les humains n'avaient pas à se demander "que dois-je faire ?", cette question était hors-sujet, tous savaient quoi faire : il fallait construire la pyramide du Pharaon, ou produire l'agriculture, etc., bref, la nécessité régnait sur tous, sauf Pharaon. Ainsi se développa l'histoire des civilisations. Les Orientaux savaient qu'un seul est libre (Pharaon). Puis, les Grecs surent que quelques uns sont libres : les citoyens grecs. Platon, qui fut le philosophe de son temps, magnifia cette découverte dans sa République, où il y décrivait comment une aristocratie de philosophes libres régneraient sur le reste des humains, et ce règne heureux rendrait toute la cité heureuse. Mais à présent, nous autres modernes, savons que tous sont libres : tel est ce qu'affirme la devise des Lumières de la Révolution Française : liberté, comme principe premier, égalité, comme moyen de réalisation de cette liberté, et fraternité, le mode de vie rendu possible par les deux premiers concepts. Mais cette liberté n'est pour le moment qu'abstraite, car l'exploitation et l'accumulation capitalistes réduisent la liberté à une oligarchie bourgeoise propriétaire des moyens de production et rentière du travail de tous. D'où le mouvement communiste, abolition réelle déjà à l’œuvre du capitalisme.

    La liberté n'est pas qu'une valeur morale subjective qu'on peut se contenter d'agiter comme un fétiche spirituel et individuel. Elle est le principe à la base des grands mouvements historiques, de tous les craquements révolutionnaires. Si Hegel a compris le principe du mouvement de l'histoire, Marx en a compris son mécanisme matériel. Voici entre autres ce qu'il écrit dans la préface à la Contribution à la critique de l'économie politique :
            Le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi : dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rap­ports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui corres­pondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives maté­rielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à la­quel­le correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distin­guer entre le bouleversement matériel - qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse - des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de boule­ver­se­ment sur sa conscience de soi; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives socia­les et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours, que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. À grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation sociale économique. Les rap­ports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de produc­tion sociale, contradictoire non pas dans le sens d'une contradiction individuelle, mais d'une contradiction qui naît des conditions d'existence sociale des individus; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s'achè­ve donc la préhistoire de la société humaine.
   

    Tel est l'enchaînement politique. Alors qu'une certaine forme de rapports de production a été libératrice (par exemple les rapports de production capitalistes par rapport aux rapports de production féodaux), lorsqu'ils perdurent trop, ils en deviennent une entrave et donc une force politique réactionnaire. Aujourd'hui, le capitalisme en est arrivé à un stade de pourrissement sans précédent qui bloque le développement progressiste des forces productives. Bizarrement, depuis quelques décennies, on n'entend plus parler de "progrès" en ce qui concerne la technologie, mais seulement d'"innovation". Il faut innover à tout prix, peu importe que cela aboutisse à du progrès ou non. Puisque tout ce qui compte, c'est de vendre pour faire du profit. Les capitalistes eux-mêmes admettent qu'ils ne sont plus vecteurs de progrès. Contrairement à une croyance répandue, le capitalisme n'est pas productiviste. Le processus d'accumulation, dans le stade actuel, implique nécessairement une grève d'investissement des capitaux qui se traduit par une destruction massive de l'appareil industriel des pays capitalistes avancés et par un chômage de masse.  Le mouvement communiste a pour mission historique de libérer le travail de la violence capitaliste par l'appropriation collective des moyens de production et en affectant à chaque personne un statut politique de producteur, de telle sorte que nous soyons maîtres sur la production, nous autres, producteurs librement associés. La maîtrise collective de la production aboutira à une intellection de la nécessité des phénomènes sociaux, industriels et économiques, qui se traduira par une liberté vis à vis d'eux. Les civilisations humaines pourront s'auto-déterminer plutôt que d'être soumises à la nécessité de la violence capitaliste sur laquelle nous n'avons aucune maîtrise (la "main invisible du marché" à laquelle il faut obéir, sous peine d'aller en enfer.)

    Aujourd'hui, les forces productives existantes rendent matériellement possible une liberté bien supérieure pour l'ensemble de l'humanité. Les rapports de production capitalistes bloquent cette libération depuis plus d'un siècle et demi. Les forces productives sont entrées en contradiction avec les rapports de production, ce qui implique nécessairement un mouvement révolutionnaire d'émancipation. Ce mouvement est chaotique et lent. En effet, la bourgeoisie, classe révolutionnaire qui a réussi, a mis plusieurs siècles à renverser le mode de production féodal, économiquement, avant de consacrer cela politiquement et idéologiquement, en 1789. Et même après cette date, la féodalité a su déployer des forces réactionnaires considérables puisqu'il y eut plusieurs restaurations de régimes politiques anti-républicains. Mais globalement, aujourd'hui, nous retenons de cette période les mouvements de libération. Les tentatives de retour en arrière ne pouvaient qu'échouer à long terme car elles étaient contraire au principe du mouvement historique : la liberté. Depuis quarante ans environ, nous vivons la même chose, un recul historique semblable à la restauration féodale, qui aujourd'hui se traduit par une restauration capitaliste (qu'on appelle faussement néolibéralisme). À l'échelle d'une vie humaine, c'est considérablement long et déprimant, mais à l'échelle historique ce sera quasi-négligeable. Nous savons que le mode de production communiste est plus efficient et libérateur que le mode de production capitaliste. Pour cela il suffit de considérer ce à quoi a abouti le grand mouvement communiste en France depuis la Libération (les mots en disent long) en 1945 jusqu'aux années 80. Prenons pour exemple la Sécurité Sociale mise en place en 1946 par Ambroise Croizat, ministre communiste, ainsi que les militants communistes de la CGT. Cette Sécurité Sociale dont le capital a encore du mal à se débarrasser fonctionne par mutualisation de la valeur économique grâce à la cotisation salariale, qui reconnaît que les soignants, les parents, les chômeurs et les retraités produisent de la valeur économique. Le travail est émancipé du capital car sa définition l'excède. Le mode de production commence à être subverti car des nouvelles formes de production hors du capitalisme émergent. De plus, les caisses de cotisation étaient gérées par les travailleurs eux-mêmes via les syndicats. Chacun peut mesurer aujourd'hui à quel point la Sécurité Sociale en mode de production communiste est libératrice des nécessités et des risques biologiques, comparé aux mutuelles privées capitalistes. La catastrophe hospitalière contemporaine mise en place par les réactionnaires capitalistes, qui résulte de la destruction planifiée des conquêtes du CNR et des partenariats publics-privés, est sans appel.

3- Vivre selon le concept, aujourd'hui : liberté égale libération

    La liberté ne peut exister que dans un processus dynamique de libération. Si elle est affirmée comme existante en tant qu'objet bien défini, alors elle se nie elle-même car devient prisonnière de son être et de sa nécessité objective. Tel est le fondement de l'imposture bourgeoise, qui prend pour prétexte l'existence déjà réalisée de la liberté de tout individu pour justifier tous les obstacles qu'elle tente d'opposer à tout mouvement de libération du capital. Le processus d'émancipation est un mouvement infini semblable à la traque infinie des masques. (Re)lire Et les esprits libres tuèrent le libre arbitre. Les humains, une fois émancipés du carcan capitaliste, ne suivront pas moins un mouvement dicté par la nécessité matérielle. Ils chercheront de nouvelles voies vers l'émancipation. De nouveaux défis s'imposeront à eux, mais ils ne seront pas revenus au point de départ car ils se seront déjà débarrassés du carcan capitaliste. Toutes les contraintes violentes de ce mode de production seront abolies et les humains pourront se donner de nouveaux défis historiques à affronter. Quels seront ces défis ? Nul ne le sait aujourd'hui, la matière historique présente ne permet pas encore de le deviner. Mais cet inconnu n'est-il pas excitant ? Quel paysage se cache-t-il derrière le mur capitaliste ? Quelles seront les nouvelles contradictions de la société communiste que l'humanité aura la tâche de surmonter ?

    Les plus utopistes parmi les militants communistes trahissent leur idéalisme inavoué de la façon suivante : "le libre arbitre existe mais il est contrarié par le carcan capitaliste. Une fois ce carcan ôté, nous serons enfin libres et nous pourrons nous auto-déterminer dans la nouvelle société communiste. Ce sera alors la fin de l'histoire et des luttes politiques." Nous voudrions opposer à cette thèse ce qui suit. Même une fois le capitalisme totalement aboli et le communisme totalement à l’œuvre, les individus, quoi qu’émancipés du carcan capitaliste, immense progrès qu'il conviendra de saluer, n'en seront pas moins dans un mode social, ne continueront pas moins d'être influencés en permanence par leur environnement, ne se construiront pas moins en se nourrissant d'autrui. Bref, leur conscience ne continuera pas moins d'être le reflet du monde social dans lequel ils vivront. Cela n'enlève rien au progrès de l'humanité opérés par le communisme, au contraire. Tout communiste devrait se réjouir de pouvoir confronter sa production à la collectivité, de pouvoir s'imprégner du monde social dans lequel il vit, et même de revendiquer l'héritage culturel et social qui constitue son être, plutôt que de s'enfermer dans des bulles relativistes et individualistes comme nous pousse le capitalisme à le faire, ce qui, paradoxalement, incite à un conformisme déprimant. Mais quel bonheur que d'être subjugué, subverti et bouleversé par des camarades, et des maîtres, qui ont su mettre notre esprit en mouvement ! Laissons les robinsonnades du libre arbitre aux prétentieux qui croient possible leur auto-détermination indépendante du monde social, ce sont, philosophiquement parlant, des anarchoïdes de droite comme Nietzsche.

    Aujourd'hui, nous savons quelles sont les conditions matérielles, économiques, et politiques, de réalisation de la liberté. Notre mission historique est de faire rentrer ce possible dans le réel. Le réel est avant d'être en ce qu'il est possible. Le possible, c'est ce qui ne se contredit pas lui-même. Il est pensable donc susceptible de déterminer le vouloir et l'agir. De cette façon, les humains peuvent se fixer n'importe quel objectif. Les discours sur ce qui est possible sont très faciles, car on peut pousser très loin l'abstraction identique à soi et non contradictoire, donc pouvant être. Rien n'est plus vain que d'énoncer des possibles mais non encore réels ! Le possible est seulement possible, le réel l'excède par ses déterminations. L'utopisme est le meilleur moyen d'échapper au réel. Il faut concrétiser la possibilité, l'arracher à la subjectivité pour la faire entrer dans le réel. Telle est l'effectivité, l'agir avec efficience. Mais cela ne peut pas se faire à partir de rien. Il faut partir de ce qui est déjà là et le pousser à se généraliser. La vie selon le concept de liberté se développe dans l'histoire. L'affirmation de la liberté se connaît comme liberté réalisable qui a déjà commencé à se réaliser. Ce processus est toujours déjà commencé, puisque la liberté est le principe premier du mouvement de l'histoire. La liberté exige des conditions de réalité, déterminations de la liberté ; la liberté présuppose ces conditions pour ensuite les dépasser. La liberté motrice dépasse et repousse toujours plus loin ses déterminations. Sinon elle ne serait pas liberté.

    Il y a un déjà là communiste sur lequel s'appuyer pour se débarrasser du capitalisme. Depuis un siècle et demi de lutte des classes, alors que les critiques tous plus atterrés les uns que les autres pleurnichent sur la misère qu'opère le capitalisme, nous autres, bipèdes ailés révolutionnaires et optimistes, nous nous appliquons à épier l'émancipation sous toutes ses formes, nous scrutons l'histoire pour en rechercher quels sont les mouvements de progrès déjà à l’œuvre. Aujourd'hui, nous disposons de plein de conquêtes victorieuses de liberté que nos anciens nous ont légués comme héritage. Lorsque la liberté progresse, elle le fait de façon irréversible. Même les plus réactionnaires aujourd'hui n'oseraient pas revendiquer un retour aux conditions de travail de l'époque à laquelle Marx a rédigé son œuvre.

    Vivre selon le concept de liberté, aujourd'hui, consiste à épier l'émancipation et à œuvrer à sa réalisation toujours déjà commencée. Viennent les jours heureux de l'émancipation réelle et concrète qui abolira le capitalisme, viennent les jours heureux de la libération communiste à l’œuvre depuis déjà plus d'un siècle !

dimanche 23 juillet 2017

Et les esprits libres tuèrent le libre arbitre.

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Principe de base
Qui pose l'existence du libre arbitre est l'ennemi des bipèdes ailés.

Sens inversé du libre arbitre
Est d'autant plus enchaîné qui affirme avec d'autant plus de force que sa conscience est libre.

Traque infinie des masques
Spinoza : tout humain est soumis et déterminé par ses affections. L'humain se croit libre car il est conscient de ses appétits et actions, mais ignore les causes qui le disposent à désirer et agir.
    Nulle "maîtrise de soi". La connaissance de soi agit en rétroaction sur soi. Qui prend conscience d'une cause qui le déterminait jusqu'alors va tout faire pour dominer cette cause et agir de façon à ne pas être déterminée par celle-ci, par recherche de sa liberté. Cela est vain : une autre cause qu'il ne connaît pas encore le détermine déjà à agir ainsi. La recherche de la connaissance de soi-même consiste alors en cette traque infinie des causes qui nous déterminent. Qui se cherche ainsi n'en devient pas plus libre ni moins esclave que le moins observateur des humains. En revanche, à force de retirer, observer et comprendre, un à un, l'infinité des masques successifs qui constituent son être, qui agit ainsi atteint une profondeur et une finesse de discernement, incomparables à qui se croit libre et croit encore à l'authenticité et au pouvoir de son Moi et qui, par cette prétention obtuse, cessa de se chercher et ignore toutes les causes qui le déterminent.

Ce qu'exige l'abandon du libre arbitre
Vous autres poètes romantiques brumeux et crépusculaires, n'avez de cesse de troubler vos eaux pour paraître plus profonds que vous ne l'êtes. Vous autres subjectivistes, adorateurs et haïsseurs du Moi, n'avez jamais su observer ailleurs que votre nombril psychique. Seuls les narcissiques décérébrés qui ignorent la métaphysique du masque (comme Sartre) croient que l'abandon du libre arbitre est un pessimisme. Ils se trompent.
    L'abandon du libre arbitre exige la même modestie que celle dont font preuve les esprits scientifiques. Comme lorsque les astronomes découvrirent que notre planète n'était pas le centre du cosmos. Abandonner la croyance en le libre arbitre demande cet effort assez conséquent et provoque une souffrance provisoire (due au petit coup de marteau porté sur la vanité). Pourtant, cet abandon donne accès à des savoirs et des joies plus subtiles que les grossières amours et haines du Moi.

L'esprit douillet du libre arbitre
Ceux qui croient au libre arbitre ont renoncé à comprendre les rouages de l'esprit. Ces ignorants nous citent Pascal en ignorant que cette phrase, il l'avait écrite ironiquement... Dans le langage contemporain vulgaire, cette fameuse phrase "le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point", est équivalente à "ta gueule c'est magique". Quel naïf aurait pu croire qu'un penseur de la trempe de Pascal aurait pu prononcer une telle sottise au premier degré ? Ne le comparez pas au vulgaire Sartre...
    Bref, tous ces naïfs, ils ont renoncé à comprendre l'esprit, mais pour masquer à eux-mêmes et à la face du monde leur pusillanimité, ils déclarèrent que s'ils ne cherchaient pas, c'était qu'il n'y avait rien à chercher. Ces esprits mous ont peur de ce qu'ils risquent de découvrir s'ils font l'hypothèse ne serait-ce qu'un instant que le libre arbitre n'est pas. En admettant que la profondeur d'un esprit se mesure à la quantité de vérités qu'il est capable d'appréhender sans perdre la raison, les esprits douillets du libre arbitre, eux, préfèrent cacher le néant qui les habite derrière une prétendument mystérieuse fumée auto-souveraine aussi grotesque que nauséabonde. Le libre arbitre est le masque de leur conscience.

L'erreur fondamentale de Nietzsche
Accuser Nietzsche sans accuser tous les philosophes serait injuste. Voici le schéma classique qui structure la pensée de tous les philosophes.
1- Regardez comme mes prédécesseurs sont obtus, ils crurent qu'il était possible d'être libre, ils crurent au libre arbitre, aveugles qu'ils furent.
2- À présent, écoutez-moi bien, voici comment il faut faire pour être libre.
    À notre connaissance aucun n'y échappe. Pas même Spinoza. Mais l'erreur de Nietzsche est subtile. Après avoir démantelé avec fulgurance l'idéologie du libre arbitre, le vieux Nietzsche essaya de trouver une solution pour échapper à la frustration d'être enchaîné. Alors, il déclara qu'il existait des prototypes de surhumains, cet "éclair qui jaillit du sombre nuage humain" (Ainsi parlait Zarathoustra). Il déclara qu'il fallait s'isoler pour éviter l'influence de ses semblables. Eh bien, Friedrich ? Éviter l'influence ? Mais pour quoi faire ? Ne trahirais-tu pas, vieux moustachu, ton désir de libre arbitre pour toi ? Serais-tu tombé dans ce poncif grossier : "les humains n'ont pas de libre arbitre... sauf moi" ? As-tu cru un seul instant qu'en t'isolant de tes semblables dans ta tour d'ivoire, tu parviendrais à te libérer de tes chaînes, et par là même atteindre cette chimère fictive de l'auto-détermination ? As-tu oublié qui a construit cette tour et t'es-tu cru indépendant d'eux ? As-tu cru un seul instant, Friedrich Nietzsche, que tu te libérerais des causes qui te déterminent, et que tu deviendrais toi-même cette cause ? Et voici que, juste après avoir détruit le libre arbitre de ton marteau, tu commences toute une série de paragraphes par "nous autres esprits libres" ? Quelle mascarade !
    Tu es devenu exactement ce que tu as combattu avec cette fulgurance qui était la tienne. Comme tu l'écrivais toi-même (par delà bien et mal) :
La causa sui (cause de soi) est la plus belle auto-contradiction qui ait été imaginée jusqu'ici, une espèce de viol et de monstruosité logiques. Mais l'orgueil démesuré de l'humain l'a amené à s'embarrasser de cette absurdité, profondément et de la plus horrible façon. Le souci du "libre arbitre", dans le sens métaphysique excessif qui domine malheureusement encore les cerveaux des êtres instruits à demi, ce souci de supporter soi-même l'entière et ultime responsabilité de ses actes et d'en décharger Dieu, l'univers, les ancêtres, le hasard, la société, ce souci, dis-je, n'est point autre chose que le désir d'être précisément cette causa sui, de se tirer soi-même par les cheveux avec une témérité qui dépasse celle de Münchhausen, pour sortir du marais du néant et entrer dans l'existence.

Orgueuil, narcissisme, idéologie de la domination
Sartre naquit dans une famille bourgeoise. Sartre a fait des études bourgeoises : élève en classes préparatoires à Louis le Grand, il fut reçu à l'École Normale. Il obtint plus tard le prix Nobel de littérature. Dans sa croyance au libre arbitre, Sartre nie les champs sociaux universitaire, familial, et économique, qui rendirent possible tout ce confortable prestige. Il s'attribue totalement sa propre réussite. Seul son Moi serait le motif de tout cela. Quelle erreur grossière, et par là même quel confort douillet pour sa bonne conscience.
    Pour établir la généalogie du libre arbitre, il faut répondre aux questions : à quoi sert-il ? Qui sert-il ? En admettant que le moteur de l'histoire soit la lutte des classes, l'idéologie du libre arbitre ne sert que la classe bourgeoise - la classe qui exploite. L'idéologie du libre arbitre est le point de départ métaphysique du libéralisme capitaliste. Son seul motif est la justification morale de la supériorité de la classe bourgeoise sur la classe laborieuse, tout en niant qu'il existe des classes sociales, économiques, culturelles. Pourquoi les prêtres de l'église du libre arbitre s'acharnent tant à chanter leurs sermons ?
    L'idéologie du libre arbitre sert à légitimer ceux qui sont au sommet de la société et à culpabiliser ceux qui en sont à la base de n'avoir pas pu parvenir aux sommets. S'ils n'ont pas "réussi", ce n'est pas parce que le champ dans lequel ils évoluaient l'empêchait, c'est uniquement à cause de leur individualité. C'est leur conscience libre qui n'était pas assez "bonne". Voilà avec quelle violence l'idéologie du libre arbitre accuse profondément les individus. Cela va encore plus loin : en entretenant le mythe du libre arbitre, ceux qui sont à la base croient qu'un jour ils pourront arriver au sommet s'ils usent bien de leur libre arbitre. Parmi eux, de très rares y parviennent, par des circonstances exceptionnelles rarement dues à leur personne mais plus au hasard. Cela contribue à entretenir la fable. Nombre d'idéologues bourgeois rétorquent aux marxistes : "je connais un fils de prolétaire qui a réussi", oubliant que le cas particulier n'a aucune valeur en théorie du champ social. L'idéologie du libre arbitre est le carburant de l'exploitation de la classe laborieuse par la classe bourgeoise.
    "Je suis libre" sous-entend que quelque chose doit obéir. Ce "je" est une trivialisation du concept de volonté. Descartes pensait que "je pense" était une certitude immédiate. Spinoza, lui, espérait se libérer par "je connais". Schopenhauer crut que "je veux" était une certitude immédiate. Il crut que c'était le départ ontologique de l'existence. Nietzsche, par une pirouette gorgée de mauvaise foi, transforma "je veux" en le concept de volonté de puissance. Tous ces philosophes ont peint différents motifs sur un même masque, celui du libre arbitre. Ils crurent que quelque chose surgissait du néant, ce "Moi" souverain qui commanderait au corps. "Vouloir libère", croyait Zarathoustra. Ils croient que leur vouloir souverain permet de commander leur corps. C'est une idéologie de chef. Ils se figurent qu'il existe un empire dans un empire, que leur esprit n'obéit pas aux lois ordinaires de la nature comme des objets ordinaires. Ils se figurent que c'est eux qui décident. De commander son corps à en commander d'autres, il n'y a qu'un pas. Et ils en oublièrent d'interroger ce phénomène de volonté, le sacralisant et le rendant artificiellement mystérieux pour masquer leur imposture.

Abandonner "je", préférer "nous"
"Je" est une imposture. La grammaire latine pose "je" comme sujet et cause des actions alors qu'il en est la conséquence. "Je crois que", "je pense que", "mon opinion est que". Encore des masques grossiers où l'on se pose comme cause de tout. Croire que c'est "je" qui est le sujet de "pense" est une pure illusion. Car les pensées ne viennent pas quand "je" veux. Elles jaillissent spontanément dans la conscience. Les pensées viennent quand elles veulent. Ce n'est pas "je" qui pense. Quelque chose pense, un processus de pourriture inconsciente fait jaillir les pensées.
   D'où viens-"je" ? Une minute de réflexion des processus matériels permet de savoir immédiatement que toute la matière du corps humain ne vient pas de "je", mais de l'extérieur. D'abord de ses parents, puis des aliments. Pour un matérialiste cela suffit. Mais même le champ de la pensée est déterminé par les perceptions, nous en avons déjà parlé ici et ailleurs. "Je" n'est pas le sujet de nos actions. Les utilisateurs de "Nous" admettent que leurs actions, résultat d'un processus très complexe qui les précède (voici une définition de "volonté") ne dépend pas de "moi".
    L'autre imposture fondamentale de Nietzsche ainsi que de toute la classe bourgeoise fut de naturaliser l'idéologie du libre arbitre en invoquant le Darwinisme (Nietzsche n'osa pas avouer qu'il croyait au libre arbitre, il lui substitua habilement "volonté de puissance"...). Mais la bourgeoisie naturalise une morale qui sert ses intérêts de classe, car telle est la généalogie de toute morale, de toute définition du bien et du mal. Et ils oublièrent que l'instinct social et de coopération était précisément ce qui avait permis à l'humain de traverser les âges. Les idéologues bourgeois comme Nietzsche essayèrent de faire croire à leur indépendance totale. Ils croient qu'ils ne dépendent de rien, que tout ce qu'ils ont, seul leur Moi souverain le mérite. Si on peut céder à Nietzsche qu'il prônait la solitude et l'ermitage, la classe bourgeoise n'a aucune excuse puisqu'elle exploite en permanence la classe laborieuse. La classe bourgeoise ne survit que par ce processus d'exploitation collective.
    Les défenseurs du libre arbitre nous rétorquent : "à quoi bon abandonner le libre arbitre" ? Face au fracas chaotique et tumultueux que nous sommes obligés d'affronter lorsque nous entrons dans l'existence, il existe deux façons de réagir. La première façon, la façon de droite, c'est celle bien connue de l'idéologie bourgeoise. L'illusion de liberté, l'individualisme le plus brutal, l'égoïsme primitif, poussent les individus possédés par cette idéologie à se débattre contre les autres afin d'arriver au plus haut. Plus tard, s'ils réussissent, ils finissent par étendre le commandement d'eux-mêmes à celui d'autrui, et finissent dans la classe bourgeoise à exploiter la classe laborieuse. Voilà pourquoi tant de personnes qui se disaient de gauche ont fini à droite. L'autre façon d'affronter l'existence est la coopération. En abandonnant les vieilles thèses de Nietzsche, nous proposons au contraire de se délecter de l'influence qu'autrui peut avoir sur nous. Un esprit qui ne se nourrit pas est un esprit mort. Pour affronter le fracas de l'existence, la méthode de gauche consiste à tenir acte de l'inexistence du libre arbitre, et à faire corps collectivement. Curieusement, cela ne nie pas le principe d'égoïsme, c'est au contraire un égoïsme plus lucide, plus éclairé, l'égoïsme qui dit "j'ai intérêt à ce que mes semblables soient heureux". Dans le contexte actuel de l'exploitation de la classe laborieuse par la classe bourgeoise, quelle attitude adopter ? Les idéologues de droite (parfois à leur insu) préféreront se conformer aux exigences du marché du travail en s'acharnant de toutes leurs forces pour marcher sur leurs concurrents tout en se croyant libres. les idéologues de gauche, eux, ont intérêt à constituer une classe révolutionnaire qui fera corps pour subvertir le capitalisme en le remplaçant par le socialisme puis le communisme. Une condition nécessaire au succès de la classe révolutionnaire est l'abandon sans demi-mesure de l'idéologie du libre arbitre.

Voilà pourquoi tout idéologue partisan du libre arbitre est un ennemi de la classe révolutionnaire. Nietzsche, tu as voulu philosopher au marteau. Tu as oublié la faucille, mon vieil ennemi.

mercredi 14 décembre 2016

Problème des deux corps (1) Sur le couple occidental canonique

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Table des matières


  1. Introduction : fondement métaphysique du couple occidental canonique
  2. Imposture affective du couple occidental canonique
  3. Le déclin du couple
  4. Généalogie du couple occidental canonique
  5. Comment subvertir, marginaliser, assécher le couple occidental canonique

1. Introduction : fondement métaphysique du couple occidental canonique

Je traîterai donc de la nature et de la force impulsive des sentiments et de la puissance de l'esprit sur eux selon la même méthode qui m'a précédemment servi en traîtant de Dieu et de l'Esprit, et je considèrerai les actions et les appétits humains de même que s'il était question de lignes, de plans ou de corps.
Baruch Spinoza, L'Éthique [1].
Définition 1. Par corps nous entendons substance qui constitue un individu humain, dans sa totalité. L'esprit étant l'idée du corps, la notion de corps englobe aussi la notion d'esprit, de personnalité, d'affections, etc., d'un individu.
En d'autres circonstances, que ce soit en sciences physiques ou métaphysiques, le mot "corps" aurait une étendue bien plus grande que celle d'individu. Nous pensons qu'aucune confusion n'est possible ici, et restreindrons notre étude du problème des deux corps au cas où ceux-ci constituent deux individus humains.
  Spinoza définit "amour" comme "joie associée à l'idée d'une cause extérieure" (L'Éthique [1]). Cette définition est satisfaisante en métaphysique générale des sentiments mais pour expliquer les phénomènes de champs sociologiques, nous voudrions restreindre cette définition en raison de toutes les connotations que ce mot "amour" porte dans le monde occidental. En effet, les occidentaux ont tendance à sacraliser et rendre transcendante la notion d'amour. C'est-à-dire qu'ils traîtent des sentiments humains non pas comme des conséquences ordinaires des lois ordinaires de la nature, mais comme quelque chose lié à l'inconstance humaine, comme si l'humain dans la nature était un empire dans un empire et n'obéissait pas aux lois ordinaires de la nature comme n'importe quel objet ordinaire. Nous avons déjà montré dans L'imposture des affects [2] et Théorie du champ [3] que cette façon de penser était inadéquate. Ici, nous ne donnerons pas de métaphysique rigoureuse et exhaustive des sentiments humains (Spinoza en a déjà donné une très efficace ébauche dans L'Éthique), mais nous voulons comprendre les causes de l'émergence de cette sacralisation de l'amour à travers le couple occidental canonique. Nous avons donc besoin d'une définition qui incorpore cette connotation sans nous asservir inconsciemment à elle. La définition suivante est suffisante pour expliquer, par dérivation directe, tous les phénomènes d'amour du monde occidental :
Définition 2. Nous appelons amour une relation entre deux corps dont au moins l'un reconnaît l'autre comme ayant un statut particulier unique qui marginalise le reste de toute l'humanité par rapport à son système de représentation. De plus, il y a un effort permanent pour sacraliser et rendre transcendant ce sentiment.
Dans "L'imposture des affects" [2], nous avions défini amour comme sentiment d'amitié superposé à un désir sexuel et avions montré que tout ce qui semblait être "quelque chose de plus que cela" était purement illusoire. En fait, cette définition n'était pas exhaustive car, par exemple, elle n'englobait pas et ne donnait pas d'explication scientifique à l'amour asexuel. Avec cette définition, il apparaît encore plus clairement pourquoi tout le "quelque chose de plus que cela" est une imposture ; la même démonstration que dans L'imposture des affects [2] s'applique — nous y renvoyons le lecteur curieux. Nous développerons plus loin le concept de statut particulier unique qui marginalise le reste de l'humanité.
Définition 3. La joie est le passage de l'humain d'une moindre à une plus grande réalité. La tristesse est le passage de l'humain d'une plus grande à une moindre réalité.
Ces définitions sont dues à Spinoza (L'Éthique [1]). Dire qu'un humain est plus ou moins réel signifie qu'il a une plus ou moins grande puissance d'existence ou, de façon équivalente, un plus ou moins grand pouvoir d'affecter. Selon les définitions précédentes, la joie et la tristesse sont donc des sentiments dynamiques directement reliés à la transition dynamique de la puissance d'existence de l'individu considéré.
Définition 4. On dit qu'un individu possède une chose lorsqu'il en a le droit de jouissance exclusive. Ce droit doit être connu et reconnu dans le champ social, mais aussi effectif de la part de l'individu possédant. La possession factuelle d'une chose se traduit par l'extension symbolique du corps de l'individu possédant sur cette chose.
Par exemple, un automobiliste dit "il m'a percuté" et non "il a percuté mon automobile". La possession est donc la confusion symbolique de l'être et de l'avoir. C'est pour cela que l'on parle de "viol de la propriété" : jouir de l'objet possédé par autrui sans son consentement, c'est comme jouir du corps du possédant sans son consentement, d'où l'utilisation du mot "viol".
Définition 5. "L'envie est la haine en tant qu'elle affecte l'homme de sorte qu'il soit attristé du bonheur d'autrui, et se réjouisse au contraire du mal d'autrui" (Spinoza, L'Éthique [1]).
Définition 6. La jalousie est l'envie liée à l'idée de la possession d'une chose par autrui.
Définition 7. (Couple occidental canonique)
Le couple occidental canonique est un ensemble constitué de deux humains — statistiquement, le plus souvent de sexes opposés, mais peu importe — qui vérifie les propriétés suivantes :
  1. Les membres du couple occidental canonique pratiquent l'amour au sens de la définition 2.
  2. Les deux membres du couple occidental canonique mettent en place une possession réciproque mutuelle exclusive des corps ; ils se donnent à l'autre et se possèdent à la fois, au sens de la définition 4.
  3. Le couple occidental canonique croit en son bonheur (illusoire, comme il sera démontré). Le plus souvent, il croit à un bonheur au moins à très long terme, sinon éternel.

Définition 8. Est dit stupide un corps qui nuit à autrui et à lui-même.
Disposant de ces éléments de bases métaphysiques, nous pouvons dériver la phénoménologie du couple occidental canonique. Dans la section 2, nous expliquerons les impostures immédiates de l'idéologie du couple occidental canonique. Dans la section 3, nous exposerons la dynamique à long terme du couple occidental canonique, qui est vouée au déclin. Dans la section 4, nous expliquerons les causes et les effets sociologiques de cette unicité idéologique du couple occidental canonique. Dans la section 5, nous ébaucherons des méthodes pour se libérer du carcan induit par l'idéologie dominante du couple occidental canonique.

2. Imposture affective du couple occidental canonique

Dans nos pays de monogammes, se marier c'est diviser ses droits de moitié, et doubler ses devoirs.
Arthur Schopenhauer, Parerga et Paralipomena [4].
Le couple occidental canonique est un esclavage mutuel réciproque d'une stupidité terrifiante, voué au déclin et à la catastrophe.
   Selon les définitions précédentes, il est évident qu'en termes de Théorie du champ [3], la somme des deux individus composant un couple occidental canonique est inférieure à deux individus. Le concept d'amour fusionnel relève précisément de cette réduction des individus par la double possession des corps. En effet, chaque élément du couple étend symboliquement son corps dans l'autre et se rend complètement dépendant de la partie qu'il a investie. Certains parlent de leur conjoint en ces termes : "mon autre moitié". Cette expression nous donne la nausée. Nul besoin de démonstration ici : il est trivial que nous avons affaire à un cas terrifiant de 1+1=1 (Cf. Théorie du champ [3]). Les deux individus sont réduits à des moitiés de couple. Les deux (anciens) individus sont alors aliénés ; la possession mutuelle des corps arrache les deux individualités pour n'en former plus qu'une seule ; le couple est un animal symbolique monstrueux formé de deux membres humains.
   Ce qu'il y a de plus fâcheux dans le couple occidental canonique, c'est précisément l'exclusivité de cette double possession. En effet, il est implicitement admis que le partenaire a l'interdiction absolue de fréquenter autrui avec le même type de relation, sinon la jouissance exclusive de son corps est violée. Nous avons déjà entendu des gens oser affirmer qu'il ne s'agissait pas d'égoïsme. Nous affirmons que c'est encore pire : il s'agit d'avarice. À la lumière des définitions 4 et 6, le phénomène de jalousie ne distingue pas les couples qui veulent garder la possession exclusive du corps de leur conjoint ou un enfant qui ne veut pas partager son jouet, sa chose. Vous rendez-vous compte, vous autres romantiques crépusculaires en couples, que vous acceptez que votre conjoint vous dise ce que vous avez et n'avez pas à faire avec votre propre corps ? Et que vous lui infligez ce même supplice ? Vous rendez-vous compte de la violence de la double incarcération que vous vous infligez ?
   Lorsqu'un membre de couple voit son conjoint s'approcher d'une autre personne, il voit un potentiel autre couple occidental canonique se former (puisqu'il croit qu'aucun autre mode de vie affective n'existe). Alors, il ne serait plus l'exclusif centre d'intérêt de l'autre ! Alors, un morceau de son existence, qu'il avait placé en l'autre, disparaîtrait, puisque d'après la propriété 2 de la définition 7, il est rigoureusement impossible d'aimer plusieurs personnes (selon la définition 2). Alors, l'unité du couple occidental canonique serait brisée, et il ne resterait plus qu'une moitiée déchirée de conscience de couple, l'individu n'existant plus depuis longtemps. Alors, toute l'illusion du bonheur éternel (propriété 3 de la définition 7) s'effondrerait, laissant place à une terrible désillusion puis une immense tristesse car un immense vide. Finissons-en avec tout cela ! Quand allons-nous nous libérer de cet emprisonnement relationnel des conjoints ? Quand en finira-t-on enfin de cette interdiction stupide et bornée d'avoir des relations avec plusieurs personnes ? Il est clair que la tristesse générée par la jalousie n'est due qu'à cette possession mutuelle réciproque exclusive des corps qui a été mise en place par un contrat implicite ou explicite pendant la formation du couple. Il suffirait de supprimer ce contrat de double incarcération pour supprimer cette tristesse.
   En fait, cette idée de relation au statut unique qui marginalise le reste de l'humanité, autrement dit les règles du couple occidental canonique implicitement admises par tous sont celles dictées par le postulat et dogme du romantisme. Le voici.
Postulat romantique
  1. Pour tout corps, il existe une unique "âme sœur" — un autre corps — qui lui correspond et est vouée à le compléter, fatalement. Cette âme sœur est le seul corps envers qui l'autre corps éprouvera un amour véritable, car en effet, selon la définition 2, elle aura un statut unique, transcendant, sacré, et par sa relation unique qu'elle entretiendra avec la personne, marginalisera le reste de l'humanité.
  2. Seul l'instinct et la sensation pure sauront révéler l'âme sœur véritable. Une fois cette âme sœur révélée, le bonheur éternel est assuré, il n'y aura plus jamais de troubles affectifs dans la vie des personne concernées.
  3. En outre, cette relation est symétrique : si A est l'âme sœur de B, alors B est aussi l'âme sœur de A.

Toute la phénoménologie romantique se dérive à partir de ce postulat. Suivent toute une série de rituels qui sont dits romantiques. La littérature pullule de cette vermine et c'est ainsi que nous avons appris à être des crétins romantiques — nous n'allons pas nous rabaisser à énumérer les rites romantiques, les gens de la littérature passionnés de romantisme servent à cela. Nous voudrions revenir sur ce statut unique qui marginalise le reste de l'humanité. Nous ne dirons jamais assez à quel point nous trouvons cela stupide. Ce postulat accepté par tous et intériorisé grâce au fait que l'immense majorité de la littérature utilise ce type de postulat, est d'un arbitraire absolu. Comment peut-on avoir l'infinie prétention et la naïveté extrême de croire que l'on peut être l'unique et le plus élevé point d'attraction d'une personne, que l'on suffit entièrement à satisfaire tous ses désirs, et pire, pour un temps infini ? Réciproquement, comment peut-on croire satisfaire nos désirs grâce à une unique personne pendant un temps infini ? Mais quelle stupidité ! Pour rappel, nous sommes 7.5 milliards d'humains (en 2016) ! À tous les couples : rendez-vous compte du caractère fortuit de votre situation ! Par fainéantise, vous vous convainquez vous-même que votre conjoint est une sorte d'élu, l'unique personne au monde pour qui vous pouvez avoir du désir. Par fainéantise, vous feignez d'ignorer l'existence des milliards d'idividus par qui vous pourriez être attirés. Quelle peur vous prendrait si vous réalisiez que votre conjoint a juste été là au bon endroit au bon moment, et surtout, qu'il ou elle est totalement, interchangeable avec, ou remplaçable par au moins des millions d'autres humains ! Monstres que vous êtes, à établir une hiérarchie ordonnée dans vos relations humaines ! Monstres fermés d'esprit que vous êtes à marginaliser l'humanité entière au profit d'une prétendue "âme sœur" sortie tout droit des esprits tordus de ces romantiques crépusculaires brumeux ! L'unicité du rôle du conjoint est aussi stupide que toutes ces personnes d'une immaturité crasse qui parlent de leur "meilleur ami" — sous entendu, tous les autres sont de valeur moindre, et marginalisés. Tant qu'à faire, pourquoi ne pas aussi mettre en place un classement des gens que l'on connaît sur un axe unique, par ordre décroissant de préférence ? Il faut vraiment en finir avec cela. Nous autres esprits libres, n'avons pas besoin d'une telle hiérarchie dans les rapports humains. Notre vie moralement supérieure se passe de "meilleurs amis" et de "conjoints". Sur le deuxième point du postulat : nous renvoyons le lecteur à L'imposture des affects [2] pour commenter en quoi ne se fier qu'à ses instincts primaires est stupide.
   Ajoutons que l'amour occidental canonique fausse tout. Tout ce qui se dit entre deux personne amoureuses n'a aucune valeur de vérité et encore moins de sincérité — bien qu'ils sont tous persuadés du contraire. Combien entend-on de "je t'aime", "chéri", ou autres niaiseries ? Nous nous permettons l'auto-citation (cf. Le sens inversé [5]) :
Aux partisans du dire "je t'aime".
Qui prononce "je t'aime" compense et tente de dissimuler son incapacité à communiquer son amour, voire son absence d'amour tout court, y compris à lui-même.
Qui prononce trop de gentillesses compense précisément son incapacité à être gentil et tente de dissimuler sa trop grande méchanceté, y compris à lui-même.
Combien de fois avons-nous vu des couples nager quelques années dans un bonheur illusoire, puis, après la rupture (prévisible et inéluctable, comme il sera démontré), nous les entendons cracher tout leur venin verbal sur leur ex-conjoint. Par exemple le fameux "j'ai vraiment perdu plusieurs années de ma vie" (ce que nous ne contredisons pas...). Lorsqu'ils entretiennent la relation de couple occidental canonique, les conjoints baignent dans une illusion doxatique de "relation fusionnelle" : le conjoint est "l'élu", la personne à qui l'on se confie, à qui l'on dit tout, à qui "l'on se donne". Comme nous l'avons montré, cette relation ne découle pas d'un jugement réfléchi (puisqu'il s'agit de glorification d'émotions passives, selon le postulat romantique et comme il fut expliqué dans L'imposture des affects [2]). Alors nos membres de couples ont une confiance démesurée et injustifiée en leur conjoint. Il manque cette méfiance persistante nécessaire à toute relation saine entre esprits libres et combatifs. De plus, cette confiance infinie et infiniment absurde induit une exigeance terrible envers le conjoint. Il s'agit donc d'une double domination symbolique : il suffit que le conjoint apparaisse pour que l'autre se comporte différemment, il doit faire montre permanente de son amour envers l'autre, de sa disponibilité, de son dévouement, sous peine de le décevoir. En fait, il se trouve — nous le déplorons — qu'il existe une asymétrie dans les couples hétérosexuels. En effet, c'est le plus souvent la femme qui doit se montrer disponible, soumise, etc., alors que l'homme doit au contraire montrer son indépendance, sa puissance, etc. Une étude très fine et plus générale de cela a été faite par Pierre Bourdieu dans La domination masculine [6]. Dans cette montre permanente de l'amour, tout ce qui est dit est faussé. En effet, la valeur intrinsèque d'un discours est affectée et altérée par la valeur symbolique de ce même discours prononcé par le conjoint aimant et aimé. Il est donc clair que plus le degré de fusion d'un couple occidental canonique est avancé, moins les deux conjoints se comprennent et moins leur communication est efficace. En vertu de ce qu'enseigne Le sens inversé [5], nous ne sommes pas surpris par cette apparente contradiction.

3. Le déclin du couple

La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui.
Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation [7].
Nous voudrions décrire l'évolution à long terme des couples. Nous allons donc aborder ce que nous nommons les "vieux couples", bien que le qualificatif "vieux" ne dénote pas forcément l'âge des concernés, mais plus un état psychique.
   Le bonheur des couples occidentaux canoniques repose sur une imposture affective et est voué au déclin. En effet, d'après la propriété 3 de la définition 7, ainsi que le dogme romantique, les membres d'un couple occidental canonique croient que, du fait qu'ils sont en couple, le bonheur éternel leur est assuré ; mais il est évident que ce bonheur vient d'une imposture morale, comme il a été démontré exhaustivement dans la section précédente. Tout le bonheur des couples repose sur des fondements métaphysiques incohérents.
   Le premier facteur de déclin d'un couple occidental canonique est l'ennui. Très vite, la monotonie s'installe au sein du couple, notamment à cause de toutes les restrictions qu'impose cette double incarcération réciproque des corps — elles sont si strictes qu'au final le champ des possibles est ridiculement petit. La répétition et la routine sont inévitables. Mais pourtant, les membres du couple occidental canoniques sont très compétents pour faire preuve d'une mauvaise foi miraculeuse et ainsi ne pas voir cet ennui et feindre de l'ignorer. D'une part, la consécration et la reconnaissance sociales de leur couple (entre autres via le mariage) contribue à masquer cet ennui catastrophique. En effet, la consécration sociale flatte en permanence l'égo conformiste des membres du couple occidental canonique. Cela leur procure un sentiment de puissance et d'augmentation de puissance, donc de joie (selon la définition 3) qui peut, pendant un certain temps, compenser l'ennui croissant du couple. L'acte sexuel permet également, d'autre part, en agissant comme une drogue, de limiter l'effet destructeur de l'ennui.
   Du point de vue psychique, il s'agit très précisément de la réduction 1+1=1 que nous avons déjà abordée. Plus les membres du couples restent ensemble, plus ils vont échanger leurs idées, et plus cela tournera en rond ; une cyclicité des idées malsaine s'installe, les deux esprits n'en forment en fait plus qu'un seul, beaucoup moins puissant que la somme séprarée des deux seuls. Rien n'est plus ennuyant que de discuter avec une personne qui pense toujours comme nous-même et qui approuve toutes nos idées. Parfois nous serions même tenté d'écrire 1+1=0... Un certain Goullagoullik aurait très justement nommé cela du consanguintellectualisme.
   Mais la nature finit par rattraper la force joyeuse de l'imposture du champ social ou sexuel et inverse le processus. À force de rester ensemble, les deux membres du couple finissent par n'avoir plus rien à se raconter. Mais, le plus souvent, ils sont contraints de vivre et de passer un temps considérable ensemble. Alors, quand bien même il n'y aurait plus rien à dire, il faut remplir les espace vides par quelque chose. Ils font semblant d'avoir des conversations en parlant de sujets triviaux. Le paroxysme de cela porte un nom bien connu : les scènes de ménage. Il est en effet facile d'admettre qu'il existe de nombreux sujets de conversations plus intéressants que la façon correcte ou non de faire la vaisselle, de ranger le frigidaire, etc. Ces sujets ne sont en général abordés qu'après un certain temps de vie commune ; lorsqu'ils deviennent récurrents et dominent le champ des conversations, la situation est critique. Cependant, il est important de noter l'assymétrie homme/femme des scènes de ménage. Très souvent, c'est la femme qui doit rappeler à l'ordre l'homme négligeant, qui s'offusque en traitant la femme de "maniaque". Cette division des tâches domestiques, comme l'a montré Pierre Bourdieu dans La domination masculine [6], constitue une violence invisible et symbolique faite à l'égard des femmes. Bien sûr, il n'y a pas que les scènes de ménage, même si c'est le cas le plus fréquent. Parfois d'autres prétextes servent de rupture d'un couple, on invoque certains défauts qualifiés "d'insupportables", mais c'est presque toujours l'ennui la première cause.
   Lorsque cet ennui et cet enfermement deviennent insupportables, même sans avoir conscience de cette cause, le couple s'éclate en deux, l'un des deux corps déchiré en moitié monstrueuse de couple, réclame à nouveau son statut de corps individuel et ose s'arracher du couple. Plus le couple a duré longtemps, plus la rupture est évidente et nécessaire, mais elle en est d'autant plus violente. S'arracher d'un couple, surtout lorsqu'il a duré des années, c'est renoncer, voire nier, une partie importante de sa propre vie. Un tel acte ne s'effectue jamais sans souffrance. Cette violence terrible inéluctable est aussi causée par l'incarcération obligée du couple, par le dogme romantique, par cette idée reçue que l'affection ne doit être dirigée que vers un unique individu. Dans la section 5, nous montrerons des méthodes moins douloureuses pour se libérer de ce carcan.
   L'incarcération relative au couple occidental canonique n'est pas due qu'à la possession mutuelle exclusive réciproque des corps. Elle est aussi due à la méthodologie projet que mettent en place les couples pour organiser leur vie dans le futur lointain et ne laisser aucune alternative. Nombre de couples occidentaux canoniques parlent de projet de vie — car visiblement, vivre ne suffit plus... Cela commence par le mariage, puis avoir des enfants, acheter une maison, puis une résidence secondaire à la montagne ou à la mer (ou les deux quand le capital économique s'y prête). On parle de "se poser", "fonder une famille", et bien d'autres expressions qui nous hérissent le poil de répulsion. Nombre de couples finissent par s'enfermer dans un tombeau géant qu'ils nomment : "maison"... Sur la notion de projet, nous nous contentons de citer Franck Lepage : "Le projet tue le désir. Quand on sait à l'avance ce qu'on va faire, on n'a plus envie de le faire. Toute femme sait faire la différence entre un homme qui a un désir d'elle et un homme qui a un projet pour elle ! (Remplacez homme par femme, femme par homme, bref vous faites ce que vous voulez)." [8]
   Mais d'où vient cette notion de bonheur ? À quoi aspirent les personnes qui désirent un couple occidental canonique ? Quelles sont leurs croyances, leurs désirs ? Nous pensons qu'il s'agit d'une fainéantise de l'esprit et du corps. La principale promesse (fausse, comme il a été démontré) du couple occidental canonique est le bonheur léthargique et permanent. Nombre des contes de notre enfance nous dictent cette conduite : "... et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants, FIN." Nous voyons ici qu'il n'y a jamais rien d'intéressant dans ce bonheur, puisqu'il n'est jamais raconté. Ces contes eux-mêmes démontrent l'ennui absolu du projet de vie. Une fois le bonheur atteint, c'est la fin du mouvement, de l'aventure ; le bonheur est l'immobilité, le bonheur est un pendule sans mouvement, le bonheur est l'atrophie du vouloir, le bonheur est la mort, l'ennui, permanents. Mais, nous autres esprits libres, voulons-nous de cette torpeur assomante molle du bonheur immobile mortifère ? Le bonheur atteint, tout comme le projet, tue le désir, alors que le désir, l'insatisfaction primordiale, est une condition absolument nécessaire au mouvement, à la vie telle que nous l'entendons. Nous autres esprits libres, l'affirmons tout haut : le bonheur, nous n'en voulons pas. Nous laissons le bonheur aux esprits lâches et trop lourds pour voler librement dans les hauts vents, tels des sacs plastiques déchirés en mille morceaux.

4. Généalogie du couple occidental canonique

Nous ne faisons effort vers aucune chose, nous ne la voulons pas et ne tendons pas vers elle par appétit ou désir, parce que nous jugeons qu'elle est bonne ; c'est l'inverse : nous jugeons qu'une chose est bonne, parce que nous faisons effort vers elle, que nous la voulons et tendons vers elle par appétit ou désir.
Baruch Spinoza, L'Éthique [1].
Dans les parties précédentes nous avons expliqué la phénoménologie immédiate et à long terme du couple occidental canonique. Nous voudrions comprendre les causes de leur domination sur tous les autres modes de vie. Nous voudrions comprendre pourquoi cette vermine est si nombreuse, voire ultra-majoritaire. Comment se fait-il que l'idéologie du couple soit aussi dominante dans le monde occidental ?
   Nous voudrions montrer que la domination absolue des couples occidentaux canoniques est une construction arbitraire sociale qui revêt l'apparence d'un naturel légitime. La domination des couples sur les autres modes d'interactions humaines est symbolique. La notion de force et domination symboliques a été admirablement expliquée par Pierre Bourdieu :
La force symbolique est une forme de pouvoir qui s'exerce sur les corps, directement, et comme par magie, en dehors de toute contrainte physique ; mais cette magie n'opère qu'en s'appuyant sur des dispositions déposées, tels des ressorts, au plus profond des corps. Si elle peut agir comme un déclic, c'est-à-dire avec une dépense extrêmement faible d'énergie, c'est qu'elle ne fait que déclencher les dispositions que le travail d'inculcation et d'incorporation a déposé en ceux ou celles qui, de ce fait, lui donnent prise. Autrement dit, elle trouve ses conditions de possibilité, et sa contrepartie économique (en un sens élargi du mot), dans l'immense travail préalable qui est nécessaire pour opérer une transformation durable des corps et produire les dispositions permanentes qu'elle déclenche et réveille ; action transformatrice d'autant plus puissante qu'elle s'exerce, pour l'essentiel, de manière invisible et insidieuse, au travers de la familiarisation insensible avec un monde physique symboliquement structuré et de l'expérience précoce et prolongée d'interactions habitées par les structures de domination.
Pierre Bourdieu, La domination masculine [6].
Ces considérations très générales sur les forces symboliques s'appliquent bien évidemment à la domination des couples occidentaux canoniques sur les autres modes de vies affectives. Les représentations symboliques du couple existent depuis plusieurs millénaires et sont martelées sans cesse dans des fictions, des récits, mais aussi dans la vie réelle. Ainsi, dès le plus jeune âge, les enfants construisent leur imaginaire avec cette représentation unique du couple. Ils apprennent à désirer la vie en couple, petit à petit. Et, lorsqu'à la puberté, le désir sexuel arrive, les structures cognitives sont déjà préparées à l'amour romantique tel qu'enseigné par toutes les institutions de l'amour, comme des ressorts tendus qui ne demandent qu'à être libérés pour faire exploser les pulsions. Alors, tout se déclenche, comme par magie, avec une évidence troublante. L'amour romantique canonique apparaît alors comme si c'était la seule solution, comme si c'était un phénomène naturel, et se déclenche avec une force immense, fruit du travail permanent de l'apprentissage du couple, depuis la naissance. Cette force est d'autant plus grande qu'elle est invisible et semble innée et naturelle. Le dogme romantique pose que les personnes sont soit en couple, soit seules. Et les opposants sont sans cesse rappelés à l'ordre, si bien que même les dominés finissent par accepter leur condition et se font complices des dominants, jusqu'à rejoindre leurs rangs par nécessité de survie sociale. Il est perçu comme naturel que rien d'autre que le couple occidental canonique n'existe. Le modèle symbolique du couple occidental canonique a été intériorisé et il ressort de façon automatique, un réflexe appris pendant toute sa vie. Les mécanismes sont presque exactement les mêmes que ceux de la domination masculine. Les exemples culturels ne manquent pas. La plupart du temps ils ont même le bon goût de superposer ces deux aspects ; le paroxysme de ceci sont les films de princesses de l'usine Walt Disney, que nous trouvons viscéralement insupportables. Ils sont la manifestation la plus médiocre du postulat romantique.
   Le couple occidental canonique est donc un arbitraire social imposé comme s'il s'agissait d'une chose naturelle et légitime. Nous voulons dire à quel point il s'agit d'une imposture morale. Le fait qu'un dogme soit présenté comme une chose naturelle et légitime devrait alarmer tous les esprits vifs. Certains de nos opposants qui disent que c'est naturel de se mettre en couple, sans donner d'autre argument que "c'est ce qui a toujours été fait", sont d'une mauvaise foi crasse. Ils ne se rendent pas compte que leur représentation du normal n'est faite que de préjugés et de croyances dogmatiques qui leur ont été apprises. D'autres encore, invoquent les sacro-saints sentiments. Comme il s'agit de sentiments, cela ne s'explique pas, c'est du pur et authentique moi. Nous renvoyons à L'imposture des affects [2] où nous avons déjà démenti cette façon fallacieuse de raisonner. Les gens se figurent qu'ils se mettent à croire à l'amour romantique (selon le postulat romantique) parce qu'ils sont tombés amoureux. Mais, c'est le contraire qui est vrai : c'est parce qu'ils ont appris le romantisme et finissent par croire à son dogme qu'ils sont tombés amoureux. Si les gens n'avaient pas été éduqués à l'amour (au sens de la définition 2 et à la lumière du postulat romantique), ils ne tomberaient pas amoureux. Nous vivrions alors dans des sociétés où nous copulerions comme s'il s'agissait de manger un bon morceau de fromage, ou comme s'il s'agissait de fumer un bon gros pétard.
   Leur faute est d'élever ces dogmes à des vérités absolues. C'est avec ce même type d'arguments que d'autres furent en faveur de la domination masculine, ou plus récemment, contre le mariage homosexuel. Nous sommes contre le mariage tout court !
   Le mariage est l'institution de la domination symbolique des couples par excellence. Légalement, il donne des avantages aux gens qui acceptent cette double incarcération des corps et la passe sous contrat officiel. Symboliquement, il est la consécration sociale du couple : il reconnait cette double incarcération et félicite les enfermés, et ce devant le plus de témoins possibles. D'abord, nous sommes frontalement opposés au fait que les couples occidentaux canoniques soient favorisés par une reconnaissance sociale, et qu'aucune autre forme de vie affective ne soit reconnue. Mais surtout, nous voulons insister sur la stupidité du contrat de mariage. Imaginez qu'un de vos amis, un jour, vous apporte un contrat de "fidélité en amitié". Comme nous l'expliquions dans Le sens inversé [5], s'il y a besoin de certifier sur un contrat que l'amitié existe, il y a de grandes chances qu'elle soit très menacée... Il en va de même avec le sentiment d'amour. Avez-vous besoin, si vous êtes libres d'esprit, de marquer sur un bout de papier que vous pouvez faire des choses ensemble ? Ce contrat de mariage est une insulte à l'intelligence humaine ! Si l'un de vos amis vous apportait une telle forme de contrat et vous demandait de le signer, vous le giffleriez. Nous aimerions qu'il en soit de même avec les demandes en mariage. Nous voudrions voir, lors d'une demande en mariage, la personne écraser son talon sur le nez du demandeur — c'est d'ailleurs la seule circonstance où nous approuverions l'existence des chaussures à talons aiguille.
   Mais il se trouve que c'est le contraire qui est la norme. Les couples sont ce qui est normal et reconnu. Les gens qui ne sont pas en couple sont stigmatisés, et les gens en couple n'ont de cesse de leur souhaiter de trouver un conjoint. C'est-à-dire qu'ils se figurent que leur situation est forcément meilleure et souhaitable, et que les hommes libres vont forcément moins bien que les hommes incarcérés. Tous ces petits rappels à l'ordre infinitésimaux sont une forme de violence que nous souhaitons faire disparaître. Nous pensons à ces couples, qui osent demander aux hommes libres : "Ahlala, il va finir vieux célibataire tout seul dans un appartement pourri...", ou "alors, quand-est-ce que tu te trouves une meuf/un mec ?" Ces petites phrases quasi-invisibles participent à rappeler à ceux qui ne sont pas en couples que leur situation est non seulement anormale, mais aussi honteuse. Le couple occidental canonique n'a donc de cesse de rappeler sa domination absolue, qui n'a de cesse de se reproduire dans l'éducation, jusqu'à construire un habitus, transmission intergénérationnelle de modes de pensées automatiques et inconscients, qui se traduisent par des rites, des habitudes, des façons d'agir non réfléchies mais qui semblent évidentes. On a l'impression qu'il ne peut pas en être autrement. Est-il vraiment impossible d'agir autrement qu'en couple occidental canonique ? Existe-t-il des alternatives ?

5. Comment subvertir, marginaliser, assécher le couple occidental canonique

La question de fond, c'est de savoir s'il existe une classe révolutionnaire. C'est de savoir si nous avons déjà commencé à subvertir la classe dominante.
Bernard Friot.
Il est fascinant de voir la force avec laquelle les structures sociales du couple occidental canonique se produisent et se reproduisent. Lutter contre cette idée unique du couple et lutter contre sa domination ne consiste pas à nier l'existence de cette domination, bien au contraire. La connaissance la plus fine possible de cette domination est justement nécessaire et utile, bien que douloureuse. Cependant, il est clair que constater la domination du couple occidental canonique sur les autres modes de vies affectives, bien que ce soit nécessaire, ne suffit pas à le subvertir. Se contenter de constater la domination de la classe dominante n'aurait qu'un effet désespérant, voire même un effet de consolation pessimiste. Se contenter de constater que la classe dominante domine, c'est caresser les dominés dans leur désespoir collectif et finalement participer à cette domination.
   Détruire une idéologie dominante mortifère ne consiste pas seulement à la détruire idéologiquement — ce qui est chose faite à ce point de l'exposé. Il s'agit surtout de proposer des alternatives et de prouver qu'elles sont plus intéressantes que l'idéologie du couple qui existe déjà. Pour subvertir l'idéologie du couple, le but n'est pas du tout de stigmatiser les couples et de les haïr. Il s'agit de vivre autrement et, par subversions successives, de les marginaliser et d'assécher leur mode de vie pour qu'il disparaisse naturellement et en douceur, comme par nécessité. Le but de cette dernière section, la plus importante, est double. En premier lieu, il s'agit de sortir de la marginalité les autres modes de vie affectives que le couple occidental canonique, il s'agit de libérer celles et ceux qui a priori ne veulent déjà pas de ce carcan. Mais en second lieu, et cela semble plus difficile, il s'agit d'aider les couples occidentaux canoniques à s'auto-subvertir, il s'agit de libérer les dominants qui sont dominés par leur propre domination, comme dirait Karl Marx. Nous voudrions leur donner des méthodes progressives et non douloureuses pour s'émanciper et atteindre un mode de vie supérieur à celui auquel ils sont habitués.
   À une certaine époque, le mariage était révolutionnaire. Voici ce que proclame la déclaration universelle des droits de l'humain de 1948 [9] :
Article 16

  1. A partir de l'âge nubile, l'homme et la femme, sans aucune restriction quant à la race, la nationalité ou la religion, ont le droit de se marier et de fonder une famille. Ils ont des droits égaux au regard du mariage, durant le mariage et lors de sa dissolution.
  2. Le mariage ne peut être conclu qu'avec le libre et plein consentement des futurs époux.
  3. La famille est l'élément naturel et fondamental de la société et a droit à la protection de la société et de l'Etat.
À l'époque où il est écrit, cet article est révolutionnaire car il subvertit les mariages d'intérêts et le carcan patriarcal en libérant partiellement les personnes : même si l'obligation implicite d'être en couple est toujours présente, elle est euphémisée et laisse plus de degrés de liberté que les mariages d'intérêt. Cela, nous ne le nions pas, et nous saluons cette avancée. Cependant, comme toute révolution, elle crée un carcan suivant et institue une nouvelle lutte des classes. Ici, nous voyons que l'objet "naturel et fondamental" est la famille régie par le couple ; nous voyons ici inscrit, dans l'institution officielle même, l'imposture qui consiste à proclamer le couple comme naturel alors qu'il ne l'est pas. Seuls les couples mariés ont officiellement droit "à la protection de la société et de l'État". Nous jugeons cette situation scandaleuse et inacceptable ! Il nous appartient, à présent, de subvertir à nouveau cette institution vers des modes de vie plus émancipateurs.
   Le mouvement homosexuel soulève des questions fondamentales pour notre réflexion car il donne des pistes intéressantes de luttes. Tout d'abord, la plupart des communautés homosexuelles ont des mœurs beaucoup plus libérées que les hétérosexuels en termes de pratique sexuelle. Cela n'est pas étonnant. Pour un hétérosexuel, la vie n'est pas compliquée. Statistiquement, tout l'environnement est déjà hétérosexuel, il suffit de faire pareil sans trop réfléchir, et tout se passe sans difficultés. En revanche, l'homosexuel évolue dans un environnement comme s'il était étranger. Autour de lui, tout le monde a des pratiques sexuelles et affectives différentes des siennes, ce qui le pousse à se poser la question décisive : "que suis-je ?" Les homosexuels sont socialement poussés à plus réfléchir sur leur condition que les hétérosexuels ; il n'est donc pas étonnant qu'ils arrivent à un degré supérieur de réflexion. Ainsi, il est fréquent que les personnes homosexuelles aient plusieurs partenaires sexuels sans que cela ne pose aucun problème à personne — alors que cette pratique est absolument interdite dans la quasi-totalité des couples hétérosexuels.
   Cependant, leur lutte politique contient des contradictions. Le mariage homosexuel n'est qu'une demi-avancée pour cette communauté. Bourdieu d'écrire : "comment se révolter contre une catégorisation socialement imposée sinon en s'organisant en une catégorie construite selon cette catégorisation, et en faisant ainsi exister les classifications et les restrictions auxquelles elle entend résister (au lieu par exemple de combattre pour un ordre sexuel nouveau dans lequel la distinction entre les différents statuts sexuels serait indifférente) ? [...] Et doit-il [le mouvement homosexuel] aller jusqu'au bout de son action revendicatrice (et de sa contradiction) en demendant à l'État de conférer au groupe stigmatisé la reconnaissance durable et ordinaire d'un statut public et publié, par un acte solennel d'état civil ? [...] Comment donc contrecarrer l'universalisme hypocrite sans universaliser un particularisme ?" [6]. Ce que nous voulons, ce n'est pas une reconnaissance sociale de telle ou telle pratique sexuelle. Cela ne ferait qu'établir une nouvelle domination qui ne serait pas plus légitime ni moins mortifère que la précédente. Ce que nous voulons, c'est une indifférence des institutions et des champs sociaux par rapport aux pratiques affectives et sexuelles. Nous revendiquons la libération de la vie affective. Nous exigeons du champ social qu'il cesse de privilégier certaines directions affectives et sexuelles plutôt que d'autres. Il ne s'agit pas de rendre plus visible d'autres structures affectives que le couple occidental canonique et de les revendiquer comme plus légitimes, il s'agit que toutes les structures affectives possibles soient aussi invisibles les unes que les autres au regard de l'État. Nous exigeons une laïcité vis à vis des dispositions affectives des personnes. L'État n'a pas à intervenir en faveur à certaines dispositions affectives au détriment d'autres qu'il ignore.
   Cette lutte politique est bien plus difficile qu'une lutte qui demande de la reconnaissance. En effet, contrairement à la communauté homosexuelle, nous ne nous définissons pas positivement en affirmant un mode de vie particulier, mais au contraire nous nous définissons négativement : "nous ne sommes pas des couples occidentaux canoniques". Cette lutte politique est sans doute aussi difficile que les luttes des personnes de couleurs, qui, tout comme nous, exigent une indifférence du champ social et de l'État vis à vis de leur couleur. Nos principaux atouts, en fait, sont la multitude de modèles alternatifs au couple occidental canonique, ainsi que leurs supériorités morales, affectives et anthropologiques. Cette diversité et cette richesse possibles des affections est si intriguante et passionnante qu'elle a clairement le potentiel de renverser l'idéologie dominante du couple.
   Si ce travail doit faire l'objet de transformations institutionnelles, celles-ci ne sauraient suffire. Car la reproduction transgénérationnelle des automatismes n'a pas besoin d'institutions pour exister. En plus d'une lutte politique des institutions, il s'agit également de lutter politiquement par l'éducation — qui commence par la dés-éducation des idées dominantes. En plus de donner des pistes politiques, nous devons aussi donner des idées pratiques de mode de vie.
   Nous avons exposé nos revendications politiques. Celles-ci exprimaient une éducation et la pratiques de modèles alternatifs aux couples occidentaux canoniques. Pour terminer cet article, nous proposons quelques pistes et quelques conseils. Nous insistons sur le fait que le but de cet article n'est pas de nous placer comme grand prêtre moralisateur qui dicte la bonne conduite. Ces conseils ne sont qu'indicatifs et ont vocation à être critiqués et complétés. Lecteurs, si vous avez des idées qui nous auraient échappés, exprimez-vous.
   La principale difficulté de notre pensée est sa mise en pratique. Une philosophie est atrocement vaine si elle n'est pas en interaction avec un mode de vie réel. Pourtant nous nous heurtons à une difficulté factuelle de mettre en pratique nos idées, car l'idéologie dominante a une inertie immense. Ces structures sont si profondément ancrées dans nos corps et nos comportements qu'il ne suffit pas de comprendre théoriquement que ces comportements sont stupides pour s'en défaire. Il s'agit donc de ne pas se limiter à la subversion idéologique, mais de l'étendre à tout son corps en transformant son mode de vie réel quotidien. Les textes subversifs que nous nous efforçons d'écrire ne sont pas des modes d'emploi qu'il suffit d'appliquer. Ils ne sont que des éléments excitateurs et déclencheurs ; le travail de subversion est surtout un effort long et laborieux d'auto-subversion idéelle et corporelle. Il s'agit de démanteler petit à petit nos automatismes mortifères que nous désirons éliminer. Car il serait illusoire d'espérer les éliminer d'un battement de paupière. Ce sont commes des autoroutes neuronales par lesquelles les signaux électrochimiques passent très — trop — facilement. La subversion théorique n'est qu'un début, un initiateur d'un nouveau canal neuronal. Il faut ensuite le travailler, s'habituer petit à petit à utiliser ce canal plus que l'autoroute, pour assécher cette dernière, laisser les broussailles et les ronces repousser dessus peu à peu, et transformer le faible canal nouveau en autoroute à son tour. C'est un travail lent qui peut prendre toute une vie, voir plus, à travers une évolution transgénérationnelle.
   Prenons l'exemple de la jalousie. Comment se défaire de ce sentiment mortifère ? D'abord en ayant conscience qu'il est mortifère (cf. tout le reste de ce texte). Ensuite, essayez de vous mettre volontairement dans des situations où vous seriez jaloux et tentez de méditer cette jalousie avec recul au moment où vous la ressentez.
   Si vous êtes déjà en couple occidental canonique et que vous êtes arrivé à ce point de l'article sans fuir de dégoût, tout d'abord vous méritez notre admiration pour votre ténacité. Voici quelques conseils pour vous aider à atteindre progressivement un degré supérieur de vie affective. Nous avons montré que le désir unique envers une unique personne était absurde. Pourtant, en raison de vos habitudes, même en le comprenant théoriquement, il sera difficile de vous en défaire. Pour commencer, faites lire cet article à votre conjoint et discutez. Vos idées, vos discussions et vos méditations personnelles sont le début de ce qui vous permettra d'évoluer vers un mode de vie plus intéressant. Il s'agit donc de migrer progressivement vers un mode de vie alternative en évitant la souffrance de la déchirure brutale du couple. Essayez de disposer votre esprit de telle sorte que vous acceptiez le fait d'être attiré par d'autres personnes que votre unique conjoint. Une fois ce constat effectué, vous pouvez, par exemple, essayer des structures polygonales de vies affectives — le triangle amoureux, le quadrilatère, ou d'autres structures. Quand vous rencontrez des gens, évitez l'argument "je suis déjà avec quelqu'un" si la personne vous séduit et que vous ne voulez pas accepter ses avances. D'abord, si vous trouvez cette personne attirante et que vous éprouvez du désir envers elle, acceptez-le et ne vous privez pas, votre conjoint n'a pas de droit de jouissance exclusive sur votre corps. Nul n'est en droit de vous posséder. Mais, si vous voulez refuser les avances d'un séducteur — ce qui est un droit fondamental —, il ne s'agit pas de dire que "non non, je ne peux pas avoir une relation avec toi puisque je suis déjà incarcéré dans un couple". Si vous refusez une avance, ayez de vraies justifications qui viennent d'ailleurs que de la possession par votre conjoint de votre corps ! Un simple "non, je n'éprouve pas de désir envers toi" suffit, car nul n'est en droit de commander vos désirs. Ensuite, il ne s'agit pas de cacher à tout prix à votre conjoint que vous avez d'autres relations affectives et sexuelles qu'avec lui. Ce n'est pas parce que votre conjoint n'a pas le droit de jouissance exclusive de votre corps que vous ne l'aimez pas. Nous pensons que l'affection entre les corps est possible sans double incarcération — mieux : nous pensons que des relations humaines seraient bien plus saines et intéressantes à vivre sans ce double emprisonnement. Vous avez tous intérêt à vous libérer du couple occidental canonique et à essayer de migrer vers des structures polygonales de vies affectives. Nous pensons qu'il est préférable que le conjoint soit au courant de vos aventures et relations ailleurs qu'au sein de l'ancien couple — dans ce cas où la transparence est respectée, il ne s'agit pas d'une "tromperie". Mais si vous souhaitez jouer à cacher vos relations les unes des autres pour voir ce qui se passe, c'est à votre guise.
   En ce qui concerne les polygones amoureux, s'ils sont un pas évident vers la libération affective des modes de vies, ils ne sont certainement pas une fin. Car il y a encore ce statut particulier, transcendant, sacralisé, de l'amour, qui perdure et que nous ne souhaitons pas. Un polygône amoureux n'est rien d'autre qu'un couple occidental canonique étendu à plusieurs personnes ; même si les effets néfastes sont divisés par le nombre de sommets du polygone, ils persistent. Une façon progressive de dépasser le polygone est de l'étendre en une sorte de réseau complexe qui peut se recombiner dans tous les sens en fonction des désirs des corps. Ce que nous voulons, c'est arriver à un degré supérieur tel de relations humaines que la notion de désir sexuel serait accessoire. Nous voudrions ouvrir le champ des possibles au maximum à chaque rencontre en ne fermant a priori aucune possibilité. Nous voudrions par exemple que les membres d'anciens couples occidentaux canoniques, sans que leur affection pour leur conjoint n'aie diminué, puissent dire : "je ne te considère pas comme plus ou moins proche que tel ami, tel autre, ainsi que beaucoup d'autres, car la notion de hiérarchisation ordonnée des relations humaines n'a strictement aucun sens". Il s'agit donc de nier le postulat romantique.
   Pour accéder à une forme supérieure d'interactions affectives entre les individus, nous devons nier la définition 2 de l'amour, et revenir à celle de Spinoza : "l'amour est la joie associée à l'idée d'une cause extérieure". Cette définition est beaucoup plus simple, naturelle, et facile à mettre en application. De plus, la représentation spinoziste de l'amour n'enferme personne. Si à un instant donné, une personne nous procure de la joie, alors nous disons que nous l'aimons d'amour spinoziste. Si à l'instant suivant cela s'arrête, tant pis, allons voir ailleurs.
   Nous souhaitons que vous autres, lecteurs, trouviez des idées plus évoluées que les nôtres, que vous conceviez et expérimentiez des modes de vie encore supérieurs à ceux que nous venons d'ébaucher. Notre rôle n'est pas d'avoir réponse à toutes les questions pratiques de vie alternative au couple — nous en sommes bien incapable, et quand bien même nous serions érudit, nous nous garderions bien de tout dire, car nous risquerions de reformater les esprits. Au contraire, la direction que nous nous efforçons de suivre est l'ouverture vertigineuse du champ des expérimentations possibles. Il reste une immensité à explorer et inventer, nous nous en remettons à votre propre sagesse pour mener ces voyages. Nous n'avons pas la prétention de donner un mode d'emploi de vie affective à suivre que nous réciterions comme des prêtres, rien ne nous dégoûterait plus qu'une bande de suiveurs qui répèteraient sagement nos paroles sans les contester. Il s'agit au contraire d'ouvrir le champ des expérimentations possibles au maximum et de laisser les gens inventer leur vie affective. Seule l'ouverture absolue du champ des possibles laisse assez d'espace aux esprits et aux corps pour réfléchir, méditer, et créer. Sur le processus de création, nous renvoyons le lecteur au "génie du merle, ou ce que créer veut dire" [10]. Ce qu'il y a de plus excitant et intéressant lorsque l'on se libère du couple occidental canonique, c'est que nous nous retrouvons en terrain inconnu : presque tout est à inventer ou à découvrir. S'efforcer de réfléchir à son mode de vie et tenter de le concevoir, de l'expérimenter, est beaucoup plus exaltant que de reproduire sans aucun mouvement ce que tout le monde a toujours fait. Certes, cela crée une tempête assourdissante dans les esprits et les corps, tout se met en mouvement, se bouscule, se contredit, se subvertit, évolue de façon dynamique et chaotique. Mais c'est cela, la vie dans toute la splendeur de ses tumultes ! Le plaisir de se tromper, de tester des choses, de se tromper encore, mais se tromper mieux, parfois même chuter de façon douloureuse, puis d'autres fois encore, de découvrir quelque chose de génial, et d'en ressortir toujours plus fort et déterminé à augmenter l'intensité de son existence !
   Nous n'avons pas encore pu réfléchir de façon exaustive à toutes les implications qu'engendrerait le fait de sortir du mode de vie du couple occidental canonique — nous pensons que cela peut prendre la durée de plusieurs vies humaines, et que les réponses émergeront à une échelle d'espace-temps plus grande. En particulier, nous n'avons pas d'opinion précise sur la façon adéquate d'éduquer les enfants. Voici des questions sur lesquelles vous autres lecteurs, pourriez méditer : comment éduquer un enfants dans d'autres structures affectives que le couple ? Qu'est-ce qui est important pour le développement d'un enfant ? Peut-on redéfinir la notion de parent ? Ces questions, nous sommes aujourd'hui incapable d'y répondre, et quand bien même nous saurions y répondre, nous ne désirerions pas vous imposer nos opinions.
   Un reproche que nous font souvent nos opposants consiste à dire qu'une structure de couple occidental canonique est préférable pour élever des enfants ; pour eux, une stabilité de couple serait nécessaire. D'abord, remarquons que ce même argument a été utilisé par les opposants au mariage homosexuel. Sans entrer en détail dans la théorie de l'éducation des enfants, nous pensons que le développement général de ceux-ci est en grande partie indépendant des dispositions affectives des parents, mais ne dépend que du degré d'interaction entre lui et ses parents (biologiques ou non). Un enfant développe beaucoup plus de capacités lorsque ses parents jouent beaucoup avec lui, lui donnent beaucoup d'affection, et lui ouvrent le maximum de possibilités dans sa vie, point final. Mais pour répondre plus précisément à nos opposants, nous pensons qu'une structure affective non banale serait extrêmement profitable pour l'enfant, bien au contraire de ce qu'affirment les partisans du couple occidental canonique. En fait, il est facile de deviner que s'ils ne veulent pas que les enfants grandissent dans d'autres structures affectives que la leur, c'est qu'ils ont peur d'être subvertis dans une ou deux générations. Ils pensent ainsi avec raison : les enfants d'esprits supérieurs qui ont su se libérer du couple occidental canonique sont notre plus grand espoir ! Tout comme les jeunes homosexuels, ces enfants seront poussés à réfléchir à leur existence et à leur statut particulier dans le monde social. Ils réussiront même sans doute à faire mieux que nous et à nous dépasser, peut-être même à nous subvertir et à imposer un mode de vie affectif encore supérieur dont nous-mêmes n'avons pas encore idée.
   Mais pour permettre à nos enfants de nous surpasser, il faut déjà que nous nous surpassions nous-mêmes. Nous devons nous montrer à la hauteur afin d'être en mesure de leur dire : "Oui ! Tu as le droit de vivre autrement qu'en couple occidental canonique !" Alors, camarades, est-ce que notre classe révolutionnaire existe ? Est-ce que nous voulons, est-ce que nous sommes déterminés à nous battre de toutes nos forces pour subvertir le couple occidental canonique ? Est-ce que nous sommes prêts à libérer le monde occidental de ce carcan ? Est-ce que nous sommes prêts à vivre autrement, et montrer que nos modes de vies affectives sont moralement et anthropologiquement supérieurs ? Est-ce que nous sommes prêts à dire un explosif "Oui !" à nos propres conceptions des relations affectives ?

Bibliographie

[1] Baruch Spinoza. L’Éthique. Folio, 1677.
[2] Nous autres. L'imposture des affects. (Bipèdes Ailés) , 2016.
[3] Nous autres. Théorie du champ. (Bipèdes Ailés), 2016.
[4] Arthur Schopenhauer. Parerga et Paralipomena. 1851.
[5] Nous autres. Le sens inversé. (Bipèdes Ailés), 2016.
[6] Pierre Bourdieu. La domination Masculine. Points, 2002.
[7] Arthur Schopenhauer. Le monde comme volonté et comme représentation. Quadrige, 1859.
[8] Franck Lepage. Incultures (1). Conférences gesticulées, 2016. Sur la méthodologie projet.
[9] Assemblée générale des Nations unies. Déclaration universelle des droits de l’humain. 1948.

mercredi 21 septembre 2016

Cinquante nuances de Bible - 1.1.1. Les orgies mondaines des gourgandins

Ce nouveau type d'article s'inspire des chroniques de quelqu'un. Pour des raisons inutiles de détailler ici, j'ai commencé à lire la Bible il y a quelques temps. Je me suis dit que je pourrais partager cette expérience spirituelle (ne riez pas au fond) avec vous. Il reste encore des chrétiens dans la salle ? Les pauvres...

Le principe de cette série d'articles est de résumer mes lectures de la Bible avec autant de mauvaise foi et autant de dérision que possible.
Comme il se trouve que la Bible est un texte plutôt gras, nous spoilerons chapitre par chapitre. La première série de cinq livres de l'Ancien Testament se nomme très sobrement le Pentateuque. Le premier livre se nomme la Genèse. Le premier chapitre, dont il sera question dans cet article, est "Les origines du monde et de l'humanité". Parce que oui, ma bonne dame, la Bible vous explique l'origine des humains. Et pas qu'un peu.

Alors ? La Bible, ce texte religieux fondateur de notre société occidentale, vraie mine de sagesse philosophique ou montagne de débilité profonde ? N'attendons pas une minute de plus, et spoilons mes bons !

 

 Les origines du monde et de l'humanité


L'origine du monde, ça commence par un bernard qui se fait chier dans sa vie. Alors, au fond, je vous entends déjà protester : "oui, mais avant ce branleur de Dieu, y'avait quoi ?" TA GUEULE C'EST MAGIQUE. Comment ça, cela ne vous plaît pas ? Alors là je vous conseille de sortir vite, parce que tout le bouquin est comme ça. Vous vous attendiez à avoir des explications argumentées ? Ah ah ah. Vous êtes drôles, vous. Vous voulez comprendre quelque chose de façon logique, et vous lisez la Bible. Je m'en gausse à me tordre les boyaux. Toujours est-il que Dieu n'est pas défini dans la Bible, puisque la première phrase est
Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre.
Bref. Donc, Dieu se fait chier. Alors, je vous vois venir avec vos questions métaphysiques : "mais comment ça se fait qu'il y ait de la lumière dans le monde ? Il n'y avait pas une histoire de photons, ou de champ électromagnétique ?" Réponse de la Bible :
Dieu dit : "que la lumière soit", et la lumière fut.
Bon, bon. Après tout c'est Dieu hein. Il sait comment faire. Et c'est tout, dugros. Non, la Bible ne dit rien de plus. Merci madame. Bonne journée. En même temps, si la Bible nous invitait à réfléchir, ça se saurait.

Bref, je vous passe les détails, on pourrait résumer cela en quelque chose comme "Dieu torcha le monde en six jour puis se reposa le septième". Quel branleur. Comme on le verra plus tard, après on s'étonne qu'il y ait de la merde. Au passage, comme Dieu est un narcissique, il a créé un truc qui lui ressemble vaguement :
Dieu créa l'homme à son image,
à l'image de Dieu il le créa, 
homme et femme il les créa.
Je passe sur le style littéraire qui prend ses lecteurs pour des débiles (sans doute à raison). "Ohhlala j'inverse le verbe et le sujet, quel effet de style !" ...Sauf que tu dis trois fois la même chose.

Suit un passage où le texte détaille la formation de l'homme et la femme. Alors oui, parlons en, des femmes. Il y a des féministes ici ? Attachez-vous à vos sièges. La Bible est le texte le plus misogyne et patriarcal du monde (je me réserve le Coran pour plus tard, peut-être alors que je reviendrai sur ce superlatif). Déjà, Dieu, c'est un homme hein. Faut pas déconner quand même. Il a vu qu'Adam, le premier homme, se faisait aussi chier que lui. Alors, il l'anesthésie, lui arrache une côte, et à partir de cet abat, crée la première femme, Ève. Joli hein ? Hmmm... Vous le sentez, ce fumet de domination masculine ? Cette odeur de testostérone transpireuse ?

Continuons. Donc, Adam et Ève vivent dans les jardins d'Eden, alias le paradis, et se font bien chier dans leur "vie" puisqu'ils n'ont besoin de rien foutre pour se nourir : tous les fruits poussent abondamment et il leur suffit de bouffer à volonté. Je suis sûr qu'ils étaient obèses, tiens...
Nous allons voir par la suite que la Bible est une insulte explicite à l'intelligence. Cela commence ainsi :
Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que Yahvé Dieu les avait faits.
(Yahvé est le prénom de Dieu). Alors, nous autres, partisans de l'intelligence, pourrions nous dire : "mais c'est un brave gars ce serpent". (Au passage, je rappelle qu'avec l'aigle, le serpent est un des deux animaux favoris de Zarathoustra de Nietzsche, j'dis ça j'dis rien...) Ben non ma bonne dame, le serpent ça va être un gros méchant pas beau qui sera maudit par Dieu.
Ensuite on a droit à une avalanche d'absurdités. Le serpent persuade la femme de manger le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal (comment ? Une définition du bien, du mal, de la connaissance ? Ah non hé. C'est pas un livre de philosophie. On a le droit de bazarder des concepts sans les définir. C'EST MAGIQUE.), Ève le mange, puis le donne à Adam. Puis, suit un passage confondant de débilité :
Yahvé dieu appela l'homme : "où es-tu ?" dit-il. "J'ai entendu ton pas dans le jardin, répondit l'homme ; j'ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché." Il reprit : "et qui t'a appris que tu étai nu ? Tu as donc mangé de l'arbre dont je t'avais défendu de manger !"
Bref, puis Dieu pète un boulon et devient furax. Parce que, vous comprenez, le péché originel des chrétiens, c'est de goûter à la connaissance. Je vous avais prévenu que la Bible était une insulte explicite à l'intelligence. Bon après, je ne sais pas ce qu'ont fumé les auteurs, mais le lien entre la pudeur et la connaissance du bien et du mal, et le fait que ce truc soit contenu dans un fruit... Bref. On va dire qu'une fois de plus, c'est magique.
Donc Adam et Ève sont chassés du paradis, rendus mortels, etc. etc. Bien sûr, la femme est encore plus maudite :
"Je multiplierai les peines de tes grossesses,
dans la peine tu enfanteras des fils.
Ta convoitise te poussera vers ton mari
et lui dominera sur toi."
Ça se passe de commentaire... S'il reste des femmes chrétiennes dans la salle, je ne sais pas ce qu'il vous faut de plus pour haïr cette religion.

Bref, une fois chassés du paradis, Adam et Ève s'emboîtent gaiement comme des gourgandins pour avoir une descendance, Cain et Abel. Comme Dieu est un connard, il fait des offrandes à Abel et pas à Cain. Et comme Cain est un peu con, il devient jaloux et tue son frère, Abel. Alors papy Dieu, il est pas content.

Ensuite, un des premiers passages généalogiques du bousin. En gros, on explique la descendance des gens. Ça donne quelque chose comme :
Cain connut sa femme ; elle enfenta un fils [...]
Comment ? Le nom de la femme ? Bah. Qui s'en soucie après tout ? C'est juste un morceau de viande qui sert à Cain pour se reproduire. Pas besoin d'en faire un personnage avec un nom. Les femmes, c'est fait pour porter des gosses, point.
D'ailleurs, le paragraphe qui suit s'intitule "les patriarches d'avant le déluge". Parce que tout repose sur les pères. Les mères, on s'en tape. Littéralement, en fait. Elles ont été conçues pour ça, que voulez-vous ?

Le passage généalogique est assez déprimant. On ne parle que des hommes, on explique qu'ils "prennent" des femmes puis leur font des gosses. Comme ils sont tous cosanguins depuis Adam et Ève, leur espérance de vie diminue de génération en génération. Adam vit un total de 930 ans, et, neuf génération plus tard, Lamek ne vit plus que 777 ans. On sent déjà l'esprit déclinant et décadent de la Bible. Ce principe d'auto-punition permanente qu'aiment tant les chrétiens. Ces gens crépusculaires qui aiment se détester eux-mêmes et s'accabler de peines imaginaires. Pour se donner un genre, ils disent que ça leur donne de la profondeur... Profondeur abyssale de leur connerie, oui !

Pour continuer dans le féminisme :
Les fils de Dieu trouvèrent que les filles des hommes leur convenaient et ils prirent pour femmes toutes celles qu'il leur plut.
Hmmmm... Quel fumet...
Bref, donc on arrive à la génération de Noé et ses trois fils, Sem, Cham et Japhet.
Ensuite, sans aucune justification apparaît un passage intitulé "La corruption de l'humanité" rempli de phrases comme :
Yahvé vit que la méchanceté de l'homme était grande sur la terre et que son coeur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée.
Oui ? Lesquels ? Pourquoi est-ce mauvais ? Ta gueule, c'est Dieu, il a toujours raison. Eh ouais. La Bible, bernard. Pas convaincus ? Allez :
Dieu vit la terre : elle était pervertie, car toute chair avait une conduite perverse sur la terre.
Pardon ? Ah bon. Pareil hein, les justifications, bon. On sent déjà cette détestation de la matière et du corps, idée si chrétienne. Je ne comprends pas comment des gens peuvent aimer cette religion d'auto-punition permanente. Ou alors ils sont analphabètes et n'ont jamais lu cette bouse littéraire. Ou alors ils sont juste cons.

Bref, donc Dieu annonce qu'il va effacer toute vie sur terre par un déluge, mais pour une raison mystérieuse (pour ne pas dire incohérente), Noé lui est fidèle (parce que oui hein, "bon" ça veut dire fidèle à Dieu, on voit l'objectivité...). Dieu demande à Noé de construire une arche pour sauver un couple de chaque espèce. Par contre, Dieu, mon coco, il faudra que tu m'explique la logique de ton plan. Tu veux exterminer la vie sur terre oui ou non ? Parce que si tu sauves un couple de chaque espèce, ben ça va recommencer avec encore plus de consanguinité et ça sera encore plus décadent. Tu serais pas un petit peu con des fois ? Voire autosanguin et autosexuel ? Et après on tape sur les homosexuels... Tu n'aurais pas oublié de te créer un cerveau, dans la précipitation ? Le scénario de la Bible est aussi cohérent que les bouses canoniques d'Hollywood des années 2010, c'est prodigieux.

Je passe le passage sur le déluge, la décrue, et la sortie de l'arche de Noé, qui ne présente strictement aucun intérêt.

Il y a ensuite une anecdote confondante de débilité. Je cite tout le passage parce que c'est beau tant c'est stupide.
Noé, le cultivateur, commença de planter de la vigne. Ayant bu du vin, il fut enivré et se dénuda à l'intérieur de sa tente. Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père et avertit ses deux frères au dehors. Mais Sem et Japhet prirent le manteau, le mirent tous deux sur leur épaule et, marchant à reculons, couvrirent la nudité de leur père ; leurs visages étaient tournés en arrière et ils ne virent pas la nudité de leur père. Lorsque Noé se réveilla de son ivresse, il apprit ce que lui avait fait son fils le plus jeune. Et il dit :
"Maudit soit Canaan !
Qu'il soit pour ses frères
l'esclave des esclaves !"
...

Euh... D'accord ? le mec se bourre la gueule tout seul et se fout à poil dans sa tente, et engueule son fils de l'avoir vu accidentellement ? Non mais vraiment... Et puis, ne comptez pas sur les fils pour se rebeller hein. Dans la Bible, le père, par définition, a toujours raison. Même quand il est pitoyable comme Noé à se bourrer la gueule à poil avec sa propre vigne.

Ensuite, on raconte encore de la descendance de Noé, jusqu'à ce qu'un groupe de peuple commence à construire une cité du nom de Babel. Ils construisent une tour gigantesque, ils s'amusent bien, bref, tout va bien dans la famille. Mais comme Dieu est un connard, il arrive et dit :
"Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres."
Je ne comprends pas comment après ça, des millions de gens, encore aujourd'hui, peuvent prier pour un tel fumier... Mais qu'il aille se faire foutre, le papy Dieu ! C'est lui qui nous a foutus dans la merde !

Suit une série généalogique aussi misogyne que les autres, et fin du premier chapitre.

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Ouf. Je. Diantreguidouille. Tant de conneries en si peu de pages. Une minute, je vais égorger des koalas et je reviens.

************** Palapapaaa **************

Me voilà rétabli. En conclusion, il y a un lien de cause à effet direct entre le fait que, d'une part, la bible fut traduite et que le peuple apprit à lire, et que, d'autre part, le nombre de croyants diminua aussi drastiquement. Un noyau d'irréductibles crétins persiste. Je propose de les combattre sans relâche en nuisant à leur bêtise.

Et vous autres, femmes chrétiennes, n'avez-vous pas honte ? Encore, pour les hommes, je peux comprendre : un texte patriarcal misogyne, ça les avantage bien. Mais vous autres, femmes chrétiennes ! Comment pouvez-vous accepter une religion dictée par un texte qui vous rabaisse en permanence à un tas de viande qui sert à porter des gosses ?

Argh. Le. Le chapitre deux. Je dois. Je dois le lire. Gnnn.

Je crois que j'ai encore des koalas vivants dans ma cave. Je reviens dans cinq minutes.